bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Elle le fit asseoir sur un divan à côté d'elle, et la conversation s'engagea.

«Vous vous occupez d'art dramatique, madame? (Il n'osa pas dire «ma voisine».)

- Oh! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupée de sculpture et de musique... Pourtant, cette
fois, je crois que je suis bien mordue... Je vais débuter au Théâtre-Français...»

A ce moment, un énorme oiseau à huppe jaune vint, avec un grand bruit d'ailes, s'abattre sur la tête frisée
du petit Chose.

«N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effaré, c'est mon kakatoès... une brave bête que j'ai
ramenée des îles Marquises.»

Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol et le rapporta sur un perchoir doré à
l'autre bout du salon... Le petit Chose ouvrait de grands yeux. La Négresse, le kakatoès, le

Théâtre-Français, les îles Marquises...

«Quelle femme singulière!» se disait-il avec admiration.

La dame revint s'asseoir à côté de lui; et la conversation continua. La Comédie pastorale en fit
d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par

coeur et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la vanité du petit Chose ne s'était trouvée à pareille

fête. On voulait savoir son âge, son pays, comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il était

amoureux.... A toutes ces questions, il répondait avec la plus grande candeur; si bien qu'au bout d'une

heure la dame du premier connaissait à fond la mère Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre

foyer que les enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle Pierrotte. Il fut

seulement parlé d'une jeune personne du grand monde qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un

père barbare - pauvre Pierrotte! - qui contrariait leur passion.

Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'était un vieux sculpteur à crinière blanche,
qui avait donné des leçons à la dame, au temps où elle sculptait.

«Je parie, lui dit-il à demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil plein de malice, je parie que c'est
votre corailleur napolitain.

- Tout juste, fit-elle en riant; en se tournant vers le corailleur qui semblait fort surpris de s'entendre
désigner ainsi: vous ne vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin où nous nous sommes rencontrés?...

Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux en désordre, votre cruche de grès à la main... je

crus revoir un de ces petits pêcheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples.... Et le soir, j'en

parlai à mes amis; mais nous ne nous doutions guère alors que le petit corailleur était un grand poète, et

qu'au fond de cette cruche de grès, il y avait La Comédie pastorale

Je vous demande si le petit Chose était ravi de s'entendre traiter avec une admiration respectueuse.
Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui

n'était autre que le grand Baghavat, le poète indien de la table d'hôte. Baghavat, en entrant, alla droit à la

dame et lui tendit un livre à couverture verte.

«Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drôle de littérature!...»

Un geste de la dame l'arrêta net. Il comprit que l'auteur était là et regarda de son côté avec un sourire

< page précédente | 110 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.