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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«Tu travailles? lui disait-elle tout bas.

- Oui, mère.

- Tu n'as pas froid?

- Oh! non!»

Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.

Alors, Mme Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec son tricot, et restait là de longues heures, comptant ses
mailles à voix basse, avec un gros soupir de temps en temps.

Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours à ce cher pays qu'elle n'espérait plus revoir.... Hélas! pour
notre malheur, pour notre malheur à tous, elle allait le revoir bientôt....

III. IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI!

C'était un lundi du mois de juillet.

Ce jour-là, en sortant du collège, je m'étais laissé entraîner à faire une partie de barres, et lorsque je me
décidai à rentrer à la maison, il était beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux à

la rue Lanterne, je courus sans m'arrêter, mes livres à la ceinture, ma casquette entre les dents. Toutefois,

comme j'avais une peur effroyable de mon père, je repris haleine une minute dans l'escalier, juste le

temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur quoi, je sonnai bravement.

Ce fut M. Eyssette lui-même qui vint m'ouvrir. «Comme tu viens tard!» me dit-il. Je commençais à
débiter mon mensonge en tremblant; mais le cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa

poitrine, il m'embrassa longuement et silencieusement.

Moi qui m'attendais pour le moins à une verte semonce, cet accueil me surprit. Ma première idée fut que
nous avions le curé de Saint-Nizier à dîner; je savais par expérience qu'on ne nous grondait jamais ces

jours-là. Mais en entrant dans la salle à manger, je vis tout de suite que je m'étais trompé. Il n'y avait que

deux couverts sur la table, celui de mon père et le mien.

«Et ma mère? Et Jacques?» demandai-je, étonné.

M. Eyssette me répondit d'une voix douce qui ne lui était pas habituelle:

«Ta mère et Jacques sont partis, Daniel; ton frère l'abbé est bien malade.»

Puis, voyant que j'étais devenu tout pâle, il ajouta presque gaiement pour me rassurer:

«Quand je dis bien malade, c'est une façon de parler: on nous a écrit que l'abbé était au lit; tu connais ta
mère, elle a voulu partir, et je lui ai donné Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien!... Et

maintenant mets-toi là et mangeons; je meurs de faim.»

Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serré et toutes les peines du monde à retenir mes larmes,
en pensant que mon grand frère l'abbé était bien malade. Nous dînâmes tristement en face l'un de l'autre,

sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait à grands coups, puis s'arrêtait subitement et songeait....

Pour moi, immobile au bout de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles histoires

que l'abbé me contait lorsqu'il venait à la fabrique. Je le voyais retroussant bravement sa soutane pour

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