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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Vous savez! c'est entre artistes.

«IRMA BOREL.»

Et plus bas:

«_La dame du premier._»

La dame du premier!... Quand le petit Chose lut cette signature, un grand frisson lui courut par tout le
corps. Il la revit telle qu'elle lui était apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de

velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au coin de la lèvre. Et de songer qu'une

femme pareille avait acheté son volume, son coeur bondissait d'orgueil.

Il resta là un moment, dans l'escalier, la lettre à la main, se demandant s'il monterait chez lui ou s'il
s'arrêterait au premier étage; puis, tout à coup, la recommandation de Jacques lui revint à la mémoire:

«Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs.» Un secret pressentiment l'avertit que s'il allait chez

la dame du premier, les yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit résolument la

lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit: «Je n'irai pas.»

X. IRMA BOREL

C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir. - Car ai-je besoin de vous le dire! cinq minutes après s'être juré
qu'il n'irait pas, ce vaniteux petit Chose sonnait à la porte d'Irma Borel. - En le voyant, l'horrible

Négresse grimaça un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe: «Venez!» de sa grosse main

luisante et noire. Après avoir traversé deux ou trois salons très pompeux, ils s'arrêtèrent devant une petite

porte mystérieuse, à travers laquelle on entendait - aux trois quarts étouffés par l'épaisseur des tentures -

des cris rauques, des sanglots, des imprécations, des rires convulsifs. La Négresse frappa, et, sans

attendre qu'on lui eût répondu, introduisit le petit Chose.

Seule, dans un riche boudoir capitonné de soie mauve et tout ruisselant de lumière, Irma Borel marchait à
grands pas en déclamant. Un large peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle comme

une nuée. Une des manches du peignoir, relevée jusqu'à l'épaule, laissait voir un bras de neige d'une

incomparable pureté, brandissant, en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyée

dans la guipure, tenait un livre ouvert...

Le petit Chose s'arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier ne lui avait paru si belle. D'abord elle était
moins pâle qu'à leur première rencontre. Fraîche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voilé, elle

avait l'air, ce jour-là, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite cicatrice blanche du coin de la lèvre en

paraissait d'autant plus blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la première fois,

l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu fier et de presque dur. C'étaient

des cheveux blonds, d'un blond cendré, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils étaient fins, un

brouillard d'or autour de la tête.

Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net à sa déclamation. Elle jeta sur un divan derrière elle son
couteau de nacre et son livre, ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint à son

visiteur la main cavalièrement tendue.

«Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire; vous me surprenez en pleines fureurs tragiques!
j'apprends le rôle de Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas?»

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