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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Comme je lui disais:

«Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques; c'est mon armoire...»

Armoire et malle, quand tout fut prêt, on envoya chercher une voiture, et nous partîmes pour la gare. En
route, Jacques me faisait ses recommandations. Il y en avait de tout genre:

«Écris-moi souvent... Tous les articles qui paraîtront sur ton volume, envoie-les-moi, surtout celui de
Gustave Planche. Je ferai un cahier cartonné et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la

famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le mardi... Surtout ne te laisse pas éblouir

par le succès... Il est clair que tu vas en avoir un très grand, et c'est fort dangereux, les succès parisiens.

Heureusement que Camille sera là pour te garder des tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je

te demande, c'est d'aller souvent là-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs.»

A ce moment nous passions devant le Jardin des plantes. Jacques se mit à rire.

«Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passé ici une nuit, il y a quatre ou cinq mois?... Hein?...
Quelle différence entre le Daniel d'alors et celui d'aujourd'hui... Ah! tu as joliment fait du chemin en

quatre mois!...»

C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait beaucoup de chemin; et moi aussi,
pauvre niais, j'en étais convaincu.

Nous arrivâmes à la gare. Le marquis s'y trouvait déjà. Je vis de loin ce drôle de petit homme, avec sa
tête de hérisson blanc, sautillant de long en large dans une salle d'attente.

«Vite, vite, adieu!» me dit Jacques. En prenant ma tête dans ses larges mains, il m'embrassa trois ou
quatre fois de toutes ses forces, puis courut rejoindre son bourreau.

En le voyant disparaître, j'éprouvai une singulière sensation.

Je me trouvai tout à coup plus petit, plus chétif, plus timide, plus enfant, comme si mon frère, en s'en
allant, m'avait emporté la moelle de mes os, ma force, mon audace et la moitié de ma taille. La foule qui

m'entourait me faisait peur. J'étais redevenu le petit Chose...

La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les plus déserts, le petit Chose regagna
son clocher. L'idée de se retrouver dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu rester

dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer.

En passant devant la loge, le portier lui cria:

«Monsieur Eyssette, une lettre!...»

C'était un petit billet, élégant, parfumé, satiné; écriture de femme plus fine, plus féline que celle des yeux
noirs... De qui cela pouvait bien être?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier à la lueur du

gaz:

«Monsieur mon voisin,

«_La Comédie pastorale est depuis hier sur ma table;
mais il y manque une dédicace. Vous seriez bien aimable

de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de thé...

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