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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

vous disait toujours de revenir... Dieu! que j'en ai couru de ces boutiques! que j'en ai tourné de ces
boutons de portes vitrées! que j'en ai fait de ces stations aux devantures des libraires, à me dire, le coeur

battant: «Entrerai-je? n'entrerai-je pas?» A l'intérieur, il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'était

plein de petits hommes chauves, très affairés, qui vous répondaient de derrière un comptoir, du haut

d'une échelle double. Quant à l'éditeur, invisible... Chaque soir, je revenais à la maison, triste, las, énervé.

«Courage! me disait Jacques, tu seras plus heureux demain.» Et, le lendemain, je me remettais en

campagne, armé de mon manuscrit! De jour en jour, je le sentais devenir plus pesant, plus incommode.

D'abord je le portais sous mon bras, fièrement, comme un parapluie neuf; mais à la fin j'en avais honte, et

je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote soigneusement boutonnée par-dessus.

Huit jours se passèrent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa coutume, alla dîner chez Pierrotte;
mais il y alla seul. J'étais si las de ma chasse aux étoiles invisibles, que je restai couché tout le jour... Le

soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me gronda doucement:

«Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller là-bas. Les yeux noirs pleurent, se désolent; ils
meurent de ne pas te voir... Nous avons parlé de toi toute la soirée... Ah! brigand, comme elle t'aime!»

La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.

«Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il dit?...

- Rien... Il a seulement paru très étonné de ne pas te voir... Il faut y aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce
pas?

- Dès demain, Jacques; je te le promets.»

Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer chez elle, entama son interminable
chanson... Tolocototignan! tolocototignan!... Jacques se mit à rire: «Tu ne sais pas, me dit-il à

voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient qu'elle est leur rivale... J'ai eu beau dire

ce qu'il en était, on n'a pas voulu m'entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est drôle,

n'est-ce pas?» Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans moi-même, j'étais plein de honte en songeant

que c'était bien ma faute si les yeux noirs étaient jaloux de Coucou-Blanc.

Le lendemain, dans l'après-midi, je m'en allai passage du Saumon. J'aurais voulu monter tout droit au
quatrième et parler aux yeux noirs avant de voir Pierrotte; mais le Cévenol me guettait à la porte du

passage, et je ne pus l'éviter. Il fallut entrer dans la boutique et m'asseoir à côté de lui, derrière le

comptoir. De temps en temps, un petit air de flûte nous arrivait discrètement de l'arrière-magasin.

«Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage et une facilité d'élocution que je ne
lui avais jamais connues, ce que je veux savoir de vous est très simple, et je n'irai pas par quatre chemins.

C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime d'amour... Est-ce que vous l'aimez vraiment, vous aussi?

- De toute mon âme, monsieur Pierrotte.

- Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai à vous proposer... Vous êtes trop jeune et la petite aussi pour
songer à vous marier d'ici trois ans. C'est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire

une position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le commerce des papillons bleus; mais

je sais bien ce que je ferais à votre place... C'est bien le cas de le dire, je planterais là mes historiettes,

j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me mettrais au courant du petit train-train de la

porcelaine, et je m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût trouver en moi un

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