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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos,
commence l'éloge du défunt. Malheureusement la mémoire lui manque; il reste là les pattes en l'air,

gesticulant pendant une heure et s'entortillant dans ses périodes... Quand l'orateur a fini, chacun se retire,

et alors dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières scènes sortir de derrière une

tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière touchante pour

son pauvre petit camarade qui est là.

IX. TU VENDRAS DE LA PORCELAINE

Au dernier vers de mon poème, Jacques, enthousiasmé, se leva pour crier bravo; mais il s'arrêta net en
voyant la mine effarée de tous ces braves gens.

En vérité, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant irruption au milieu du petit salon
jonquille, n'y aurait pas causé plus de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout

hérissés de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros yeux ronds; les deux Ferrouillat se

faisaient des signes. Personne ne soufflait mot. Pensez comme j'étais à l'aise...

Tout à coup, au milieu du silence et de la consternation générale, une voix - et quelle voix! - blanche,
terne, froide, sans timbre, une voix de fantôme, sortit de derrière le piano et me fit tressaillir sur ma

chaise. C'était la première fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler l'homme à la tête d'oiseau, le vénéré

Lalouette: «Je suis bien content qu'on ait tué le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son sucre

d'un air féroce; je ne les aime pas, moi, les papillons!...»

Tout le monde se mit à rire, et la discussion s'engagea sur mon poème.

Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et m'engagea beaucoup à la réduire en une ou
deux chansonnettes, genre essentiellement français. L'élève d'Alfort, savant naturaliste, me fit observer

que les bêtes à bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait toute vraisemblance à mon affabulation.

Ferrouillat cadet prétendait avoir lu tout cela quelque part. «Ne les écoute pas, me dit Jacques à voix

basse, c'est un chef-d'oeuvre.» Pierrotte, lui, ne disait rien; il paraissait très occupé. Peut-être le brave

homme, assis à côté de sa fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses mains une petite

main trop impressionnable ou surpris au passage un regard noir enflammé; toujours est-il que ce jour-là

Pierrotte avait - c'est bien le cas de le dire - un air fort singulier, qu'il resta collé tout le soir au canezou de

sa demoiselle, que je ne pus dire un seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure,

sans vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne me le pardonna jamais.

Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus de Mlle Pierrotte un billet aussi court qu'éloquent:
«Venez vite, mon père sait tout.» Et plus bas, mes chers yeux noirs avaient signé: «Je vous aime.»

Je fus un peu troublé, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis deux jours, je courais les éditeurs avec
mon manuscrit, et je m'occupais beaucoup moins des yeux noirs que de mon poème. Puis l'idée d'une

explication avec ce gros Cévenol de Pierrotte ne me souriait guère... Aussi, malgré le pressant appel des

yeux noirs, je restai quelque temps sans retourner là-bas, me disant à moi-même pour me rassurer

sur mes intentions: «Quand j'aurai vendu mon poème.» Malheureusement je ne le vendis pas.

En ce temps-là - je ne sais pas si c'est encore la même chose aujourd'hui - , MM. les éditeurs étaient des
gens très doux, très polis, très généreux, très accueillants; mais ils avaient un défaut capital: on ne les

trouvait jamais chez eux. Comme certaines étoiles trop menues qui ne se révèlent qu'aux grosses lunettes

de l'Observatoire, ces messieurs n'étaient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure où vous arriviez, on

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