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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

avec ses petits yeux à crochets, je me suis senti tellement pénétré, fouillé, retourné jusqu'au fin fond des
fonds, que, malgré mon innocence, eh bien! j'avais envie d'avouer. Avouer, quoi? je n'en sais rien. Mais

c'est l'effet que cause la justice. Ce diable d'homme resta bien cinq minutes entières à me fixer sans

parler, tout en feuilletant un cahier surchargé d'une grosse écriture qui ne m'était pas inconnue, et

brusquement il me dit, sur un ton à la fois narquois et sévère:

«Eh bien! monsieur Passajon... Y a-t-il longtemps que nous n'avons pas fait le coup du camionneur?»

Le souvenir de certain petit méfait, dont j'avais pris ma part en des jours de détresse, était déjà si loin de
moi, que je ne comprenais pas d'abord; mais quelques mots du juge me prouvèrent combien il était au

courant de l'histoire de notre banque. Cet homme terrible savait tout, jusqu'aux moindres détails,

jusqu'aux choses les plus secrètes.

Qui donc avait pu si bien l'informer?

Avec cela, très bref, très sec, et quand je voulais essayer d'éclairer la justice de quelques observations
sagaces, une certaine façon insolente de me dire: «Ne faites pas de phrases,» d'autant plus blessante à

entendre, à mon âge, avec ma réputation de beau diseur, que nous n'étions pas seuls dans son cabinet. Un

greffier assis prés de moi écrivait ma déposition, et derrière, j'entendais le bruit de gros feuillets qu'on

retournait. Le juge m'adressa toutes sortes de questions sur le Nabab, l'époque à laquelle il avait fait ses

versements, l'endroit où nous tenions nos livres, et tout à coup, s'adressant à la personne que je ne voyais

pas:

«Montrez-nous le livre de caisse, monsieur l'expert.»

Un petit homme en cravate blanche apporta le grand registre sur la table. C'était M. Joyeuse, l'ancien
caissier d'Hemerlingue et fils. Mais je n'eus pas le temps de lui présenter mon hommage.

«Qui a fait ça? me demanda le juge en ouvrant le grand-livre à l'endroit d'une page arrachée... Ne mentez
pas, voyons.»

Je ne mentais pas, je n'en savais rien, ne m'occupant jamais des écritures. Pourtant je crus devoir signaler
M. de Géry, le secrétaire du Nabab, qui venait souvent le soir dans nos bureaux et s'enfermait tout seul

pendant des heures à la comptabilité. Là-dessus, le petit père Joyeuse s'est fâché tout rouge:

«On vous dit là une absurdité, monsieur le juge d'instruction... M. de Géry est le jeune homme dont je
vous ai parlé... Il venait à la Territoriale en simple surveillant et portait trop d'intérêt à ce pauvre

M. Jansoulet pour faire disparaître les reçus de ses versements, la preuve de son aveugle, mais parfaite

honnêteté... Du reste, M. de Géry, longtemps retenu à Tunis, est en route pour revenir, et pourra fournir,

avant peu, toutes les explications nécessaires.»

Je sentis que mon zèle allait me compromettre.

«Prenez garde, Passajon, me dit le juge très sévèrement... Vous n'êtes ici que comme témoin; mais si
vous essayez d'égarer l'instruction, vous pourriez bien y revenir en prévenu... (Il avait vraiment l'air de le

désirer, ce monstre d'homme!...) Allons, cherchez, qui a déchiré cette page?»

Alors, je me rappelai fort à propos que, quelques jours avant de quitter Paris, notre gouverneur m'avait
fait apporter les livres à son domicile, où ils étaient restés jusqu'au lendemain. Le greffier prit note de ma

déclaration, après quoi le juge me congédia d'un signe, en m'avertissant d'avoir à me tenir à sa

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