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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

si longtemps, elle qui lui serre les dents sur les hoquets de son agonie. Dans le jardin moisi, le jet d'eau
tristement s'égoutte. Le clairon des pompiers sonne le couvre-feu... «Allez donc voir au 7, dit la

maîtresse, il n'en finit plus avec son bain.» Le garçon monte et pousse un cri d'effroi, de stupeur: «Oh!

madame, il est mort... mais ce n'est plus le même...» On accourt, et personne, en effet, ne veut reconnaître

le beau gentilhomme qui est entré tout à l'heure, dans cette espèce de poupée macabre, la tête pendant au

bord de la baignoire, un teint où le fard étalé se mêle au sang qui le délaie, tous les membres jetés dans

une lassitude suprême du rôle joué jusqu'au bout, jusqu'à tuer le comédien. Deux coups de rasoir en

travers du magnifique plastron inflexible, et toute sa majesté factice s'est dégonflée, s'est résolue dans

cette horreur sans nom, ce tas de boue, de sang, de chairs maquillées et cadavériques où gît

méconnaissable l'homme de la tenue, le marquis Louis-Marie-Agénor de Monpavon.

XXIII. MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU. - DERNIERS FEUILLETS

Je consigne ici, à la hâte et d'une plume bien agitée, les événements effroyables dont je suis le jouet
depuis quelques jours. Cette fois, c'en est fait de la Territoriale et de tous mes songes ambitieux...

Protêts, saisies, descentes de la police, tous nos livres chez le juge d'instruction, le gouverneur en fuite,

notre conseil Bois-l'Héry à Mazas, notre conseil Monpavon disparu. Ma tête s'égare au milieu de ces

catastrophes... Et dire que, si j'avais suivi les avertissements de la sage raison, je serais depuis six mois

bien tranquille à Montbars en train de cultiver ma petite vigne, sans autre souci que de voir les grappes

s'arrondir et se dorer au bon soleil bourguignon, et de ramasser sur les ceps, après l'ondée, ces petits

escargots gris excellents en fricassée. Avec le fruit de mes économies, je me serais fait bâtir au bout du

clos, sur la hauteur, à un endroit que je vois d'ici, un belvédère en pierres sèches comme celui de M.

Chalmette, si commode pour les siestes d'après-midi, pendant que les cailles chantent tout autour dans le

vignoble. Mais non. Sans cesse égaré par des illusions décevantes, j'ai voulu m'enrichir, spéculer, tenter

les grands coups de banque, enchaîner ma fortune au char des triomphateurs du jour; et maintenant me

voilà revenu aux plus tristes pages de mon histoire, garçon de bureau d'un comptoir en déroute, chargé de

répondre à une horde de créanciers, d'actionnaires ivres de fureur, qui accablent mes cheveux blancs des

pires outrages, voudraient me rendre responsable de la ruine du Nabab et de la fuite du gouverneur.

Comme si je n'étais pas moi aussi cruellement frappé avec mes quatre ans d'arriéré que je perds encore

une fois, et mes sept mille francs d'avances, tout ce que j'avais confié à ce scélérat de Paganetti de

Porto-Vecchio.

Mais il était écrit que je viderais la coupe des humiliations et des déboires jusqu'à la lie. Ne m'ont-ils pas
fait comparoir devant le juge d'instruction, moi, Passajon, ancien appariteur de Faculté, trente ans de

loyaux services, le ruban d'officier d'Académie... Oh! quand je me suis vu montant cet escalier du Palais

de Justice, si grand, si large, sans rampe pour se retenir, j'ai senti ma tête qui tournait et mes jambes s'en

aller sous moi. C'est là que j'ai pu réfléchir, en traversant ces salles noires d'avocats et de juges, coupées

de grandes portes vertes derrière lesquelles s'entend le tapage imposant des audiences; et là-haut, dans le

corridor des juges d'instruction, pendant mon attente d'une heure sur un banc où j'avais de la vermine de

prison qui me grimpait aux jambes, tandis que j'écoutais un tas de bandits, filous, filles en bonnet de

Saint-Lazare, causer et rire avec des gardes de Paris, et les crosses de fusil retentir dans les couloirs, et le

roulement sourd des voitures cellulaires. J'ai compris alors le danger des combinazione, et qu'il

ne faisait pas toujours bon de se moquer de M. Gogo.

Ce qui me rassurait pourtant, c'est que, n'ayant jamais pris part aux délibérations de la
Territoriale
, je ne suis pour rien dans les trafics et les tripotages. Mais expliquez cela. Une fois dans
le cabinet du juge, en face de cet homme en calotte de velours, qui me regardait de l'autre côté de la table

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