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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

ne veux pas dire... Tu as un grand chagrin, je suis sûr. Cet homme t'aura fait quelque infamie...

- Non, non... laisse-moi aller... laisse-moi aller.»

Mais il la retient au contraire, il la retient fortement.

«Voyons, qu'est-ce qu'il y a?... Dis... dis...»

Puis tout bas, à l'oreille, la parole tendre, appuyée et sourde comme un baiser:

«Il t'a quittée, n'est-ce pas?»

La malheureuse tressaille, se débat.

«Ne me demande rien... je ne veux rien dire... adieu.»

Et lui, la pressant contre son coeur:

«Que pourrais-tu me dire que je ne sache déjà, pauvre mère?... Tu n'as donc pas compris pourquoi je suis
parti, il y a six mois...

- Tu sais?...

- Tout... Et ce qui t'arrive aujourd'hui, voilà longtemps que je le pressens, que je le souhaite...

- Oh! malheureuse, malheureuse, pourquoi suis-je venue?

- Parce que c'est ta place, parce que tu me dois dix ans de ma mère... Tu vois bien qu'il faut que je te
garde.»

Il lui dit cela à genoux devant le divan où elle s'est laissée tomber dans un débordement de larmes et les
derniers cris douloureux de son orgueil blessé. Longtemps elle pleure ainsi, son enfant à ses pieds. Et

voici que les Joyeuse, inquiets de ne pas voir André descendre, montent le chercher en troupe. C'est une

invasion de visages ingénus, de gaietés limpides, boucles flottantes, modestes parures, et sur tout le

groupe rayonne la grosse lampe, la bonne vieille lampe au vaste abat-jour, que M. Joyeuse porte

solennellement, aussi haut, aussi droit qu'il peut avec un geste de canéphore. Ils s'arrêtent interdits devant

cette dame pâle et triste qui regarde, très émue, toute cette grâce souriante, surtout Élise un peu en arrière

des autres et que son attitude gênée dans cette indiscrète visite désigne comme la fiancée.

«Élise, embrassez notre mère et remerciez-la. Elle vient demeurer avec ses enfants.»

La voilà serrée dans tous ces bras caressants, contre quatre petits coeurs féminins à qui manque depuis
longtemps l'appui de la mère, la voilà introduite et si doucement sous le cercle lumineux de la lampe

familiale, un peu élargi pour qu'elle puisse y prendre sa place, sécher ses yeux, réchauffer, éclairer son

esprit à cette flamme robuste qui monte dans un vacillement, même dans ce petit atelier d'artiste près des

toits, où soufflaient si fort tout à l'heure des tempêtes sinistres qu'il faut oublier.

* * * * *

Celui qui râle là-bas, effondré dans sa baignoire sanglante, ne l'a jamais connue, cette flamme sacrée.
Égoïste et dur, il a jusqu'à la fin vécu pour la montre, gonflant son plastron tout en surface d'une enflure

de vanité. Encore cette vanité était ce qu'il y avait de meilleur en lui. C'est elle qui l'a tenu crâne et debout

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