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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

ravit, le charme, le bruit des tonneaux d'arrosage, des stores relevés aux portes des cafés débordant
jusqu'au milieu des trottoirs. La mort prochaine lui fait des sens de convalescent, accessibles à toutes les

finesses, à toutes les poésies cachées d'une belle heure d'été sonnant en pleine vie parisienne, d'une belle

heure qui sera sa dernière et qu'il voudrait prolonger jusqu'à la nuit. C'est pour cela sans doute qu'il

dépasse le somptueux établissement où il prend son bain d'habitude; il ne s'arrête pas non plus aux Bains

Chinois. On le connaît trop par ici. Tout Paris saurait son aventure le soir même. Ce serait dans les

cercles, dans les salons un scandale de mauvais goût, beaucoup de bruit vilain autour de sa mort; et le

vieux raffiné, l'homme de la tenue, voudrait s'épargner cette honte, plonger, s'engloutir dans le vague et

l'anonymat d'un suicide, comme ces soldats qu'au lendemain des grandes batailles ni blessés, ni vivants,

ni morts, on porte simplement disparus. Voilà pourquoi il a eu soin de ne rien garder sur lui de ce qui

aurait pu le faire reconnaître, fournir un renseignement précis aux constatations policières, pourquoi il

cherche dans cet immense Paris la zone éloignée et perdue où commencera pour lui la terrible mais

rassurante confusion de la fosse commune. Déjà depuis que Monpavon est en route, l'aspect des

boulevards a bien changé. La foule est devenue compacte, plus active et préoccupée, les maisons moins

larges, sillonnées d'enseignes de commerce. Les portes Saint-Denis et Saint-Martin passées, sous

lesquelles déborde à toute heure le trop-plein grouillant des faubourgs, la physionomie provinciale de la

ville s'accentue. Le vieux beau n'y connaît plus personne et peut se vanter d'être inconnu de tous.

Les boutiquiers, qui le regardent curieusement, avec son linge étalé, sa redingote fine, la cambrure de sa
taille, le prennent pour quelque fameux comédien exécutant avant le spectacle une petite promenade

hygiénique sur l'ancien boulevard, témoin de ses premiers triomphes... Le vent fraîchit, le crépuscule

estompe les lointains, et tandis que la longue voie continue à flamboyer dans ses détours déjà parcourus,

elle s'assombrit maintenant à chaque pas. Ainsi le passé, quand son rayonnement arrive à celui qui

regarde en arrière et regrette... Il semble à Monpavon qu'il entre dans la nuit. Il frissonne un peu, mais ne

faiblit pas, et continue à marcher la tête droite et le jabot tendu.

M. de Monpavon marche à la mort. A présent, il pénètre dans le dédale compliqué des rues bruyantes où
le fracas des omnibus se mêle aux mille métiers ronflants de la cité ouvrière, où se confond la chaleur des

fumées d'usine avec la fièvre de tout un peuple se débattant contre la faim. L'air frémit, les ruisseaux

fument, les maisons tremblent au passage des camions, des lourds baquets se heurtant au détour des

chaussées étroites. Soudain le marquis s'arrête; il a trouvé ce qu'il voulait. Entre la boutique noire d'un

charbonnier et l'établissement d'un emballeur dont les planches de sapin adossées aux murailles lui

causent un petit frisson, s'ouvre une porte cochère surmontée de son enseigne, le mot BAINS sur une

lanterne blafarde. Il entre, traverse un petit jardin moisi où pleure un jet d'eau dans la rocaille. Voilà bien

le coin sinistre qu'il cherchait. Qui s'avisera jamais de croire que le marquis de Monpavon est venu se

couper la gorge là?... La maison est au bout, basse, des volets verts, une porte vitrée, ce faux air de villa

qu'elles ont toutes... Il demande un bain, un fond de bain, enfile l'étroit couloir, et pendant qu'on prépare

cela, le fracas de l'eau derrière lui, il fume son cigare à la fenêtre, regarde le parterre aux maigres lilas et

le mur élevé qui le ferme.

A côté c'est une grande cour, la cour d'une caserne de pompiers avec un gymnase dont les montants, mâts
et portiques, vaguement entrevus par le haut, ont des apparences de gibets. Un clairon sonne au sergent

dans la cour. Et voilà que cette sonnerie ramène le marquis à trente ans en arrière, lui rappelle ses

campagnes d'Algérie, les hauts remparts de Constantine, l'arrivée de Mora au régiment, et des duels, et

des parties fines... Ah! comme la vie commençait bien. Quel dommage que ces sacrées cartes... Ps... ps...

ps... Enfin, c'est déjà beau d'avoir sauvé la tenue.

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