bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

encore une fois en aide. La décision de l'Assemblée venait de lui enlever ce suprême espoir. Dès qu'il la
connut, il revint au cercle très calme, monta dans sa chambre où Francis l'attendait dans une grande

impatience pour lui remettre un papier important arrivé dans la journée. C'était une notification au sieur

Louis-Marie-Agénor de Monpavon d'avoir à comparaître le lendemain dans le cabinet du juge

d'instruction. Cela s'adressait-il au censeur de la Caisse territoriale ou à l'ancien receveur général

en déficit? En tout cas, la formule brutale de l'assignation judiciaire employée dès l'abord, au lieu d'une

convocation discrète, disait assez la gravité de l'affaire et les fermes résolutions de la justice.

Devant une pareille extrémité attendue et prévue depuis longtemps, le parti du vieux beau était pris
d'avance. Un Monpavon à la correctionnelle, un Monpavon, bibliothécaire à Mazas!... Jamais... Il mit en

ordre toutes ses affaires, déchira des papiers, vida minutieusement ses poches dans lesquelles il glissa

seulement quelques ingrédients pris sur sa table de toilette, tout cela avec tant de calme et de naturel que,

lorsqu'en s'en allant, il dit à Francis: «M'en vas au bain... Diablesse de Chambre... Poussière infecte...» Le

domestique le crut sur parole. Le marquis ne mentait pas, du reste. Cette émouvante et longue station

debout là-haut dans la poussière de la tribune lui avait rompu les membres autant que deux nuits en

vagon; et sa décision de mourir s'associant à l'envie de prendre un bon bain, le vieux sybarite songeait à

s'endormir dans une baignoire comme chose... machin... ps... ps... ps... et autres fameux personnages de

l'antiquité. C'est une justice à lui rendre, que pas un de ces stoïques n'alla au-devant de la mort avec plus

de tranquillité que lui.

Fleuri par-dessus sa rosette d'officier d'un camélia blanc dont le décorait en passant la jolie bouquetière
du Cercle, il remontait d'un pas léger le boulevard des Capucines, quand la vue de madame Jenkins

troubla pendant une minute sa sérénité. Il lui avait trouvé un air de jeunesse, une flamme aux yeux,

quelque chose de si piquant, qu'il s'arrêta pour la regarder. Grande et belle, sa longue robe de gaze noire,

déroulée, les épaules serrées dans une mantille de dentelle où le bouquet de son chapeau jetait une

guirlande de feuillage d'automne, elle s'éloignait, disparaissait au milieu d'autres femmes non moins

élégantes, dans une atmosphère embaumée; et la pensée que ses yeux allaient se fermer pour toujours à

ce joli spectacle qu'il savourait en connaisseur, assombrit un peu l'ancien beau, ralentit l'élan de sa

marche. Mais quelques pas plus loin, une rencontre d'un autre genre lui rendit tout son courage.

Quelqu'un de râpé, de honteux, d'ébloui par la lumière, traversait le boulevard; c'était le vieux Marestang,
ancien sénateur, ancien ministre si gravement compromis dans l'affaire des Tourteaux de Malte,

que, malgré son âge, ses services, le grand scandale d'un procès pareil, il avait été condamné à deux ans

de prison, rayé des registres de la Légion d'honneur, où il comptait parmi les grands dignitaires. L'affaire

déjà ancienne, le pauvre diable, gracié d'une partie de son temps, venait de sortir de prison, éperdu,

dérouté, n'ayant pas même de quoi dorer sa détresse morale, car il avait fallu rendre gorge. Debout au

bord du trottoir, il attendait la tête basse que la chaussée encombrée de voitures lui laissât un passage

libre, embarrassé de cet arrêt au coin le plus hanté des boulevards, pris entre les piétons et ce flot

d'équipages découverts, remplis de figures connues. Monpavon, passant près de lui, surprit ce regard

timide, inquiet, implorant un salut et s'y dérobant à la fois. L'idée qu'il pourrait un jour s'humilier ainsi lui

fit faire un haut-le-corps de révolte. «Allons donc!... Est-ce que c'est possible?...» Et, redressant sa taille,

le plastron élargi, il continua sa route, plus ferme et résolu qu'avant.

M. de Monpavon marche à la mort. Il y va par cette longue ligne des boulevards tout en feu du côté de la
Madeleine, et dont il foule encore une fois l'asphalte élastique, en museur, le nez levé, les mains au dos.

Il a le temps, rien ne le presse, il est maître du rendez-vous. A chaque instant il sourit devant lui, envoie

un petit bonjour protecteur du bout des doigts ou bien le grand coup de chapeau de tout à l'heure. Tout le

< page précédente | 93 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.