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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

«Superbe...

- Un succès énorme. Barye n'a jamais rien fait d'aussi beau.

- Et le buste du Nabab?... Quelle merveille? C'est Constance Crenmitz qui est heureuse. Regardez-la
trotter...

- Comment! c'est la Crenmitz cette petite vieille en mantelet d'hermine! Voilà vingt ans que je la croyais
morte.»

Oh! non, bien vivante au contraire. Ravie, rajeunie par le triomphe de sa filleule, qui tient décidément le
succès de l'Exposition, elle circule parmi la foule d'artistes, de gens du monde formant aux deux endroits

où sont exposés les envois de Félicia, comme deux masses de dos noirs, de toilettes mêlées, se pressant,

s'étouffant pour regarder. Constance, si timide d'ordinaire, se glisse au premier rang, écoute les

discussions, attrape au vol des bouts de phrases, des formules qu'elle retient, approuve de la tête, sourit,

lève les épaules lorsqu'elle entend dire une bêtise, tentée de foudroyer le premier qui n'admirerait pas.

Que ce soit la bonne Crenmitz ou une autre, vous la verrez à toutes les ouvertures du salon, cette
silhouette furtive rôdant autour des conversations, l'air anxieux, l'oreille tendue; quelquefois un vieux

bonhomme de père dont le regard vous remercie d'un mot aimable dit en passant, ou prend une

expression désolée pour une épigramme qu'on lance à l'oeuvre d'art et qui va frapper un coeur derrière

vous. Une figure à ne pas oublier, certainement, si jamais quelque peintre épris de modernité songeait à

fixer sur une toile cette manifestation bien typique de la vie parisienne, une ouverture d'exposition dans

cette vaste serre de la sculpture, aux allées sablées de jaune, à l'immense plafond en vitrage sous lequel se

détachent à mi-hauteur les tribunes du premier étage garnies de têtes penchées qui regardent, de draperies

flottantes improvisées.

Dans une lumière un peu froide, pâlie à ces tentures vertes du pourtour, où les rayons se raréfient,
dirait-on, pour laisser à la vue des promeneurs une certaine justesse recueillie, la foule lente va et vient,

s'arrête, se disperse sur les bancs, serrée par groupes, et pourtant mêlant les mondes mieux qu'aucune

autre assemblée, comme la saison mobile et changeante, à cette époque de l'année, confond toutes les

parures, fait se frôler au passage les dentelles noires, la traîne impérieuse de la grande dame venue pour

voir l'effet de son portrait, et les fourrures sibériennes de l'actrice retour de Russie et voulant qu'on le

sache bien.

Ici, pas de loges, de baignoires, de places réservées, et c'est ce qui donne à cette première en plein jour un
si grand charme de curiosité. Les vraies mondaines peuvent juger de près ces beautés peintes tant

applaudies aux lumières; le petit chapeau, nouvelle forme, des marquises de Bois-l'Héry croise la toilette

plus que modeste de quelque femme ou fille d'artiste, tandis que le modèle, qui a posé pour cette belle

Andromède de l'entrée, passe victorieusement, habillée d'une jupe trop courte, de vêtements misérables

jetés sur sa beauté avec tous les faux plis de la mode. On s'étudie, on s'admire, on se dénigre, on échange

des regards méprisants, dédaigneux ou curieux, arrêtés tout à coup au passage d'une célébrité, de ce

critique illustre qu'il nous semble voir encore, tranquille et majestueux, sa tête puissante encadrée de

cheveux longs, faire le tour des envois de sculpture, suivi d'une dizaine de jeunes disciples penchés vers

son autorité bienveillante. Si le bruit des voix se perd dans cet immense vaisseau, sonore seulement aux

deux voûtes de l'entrée et de la sortie, les visages y prennent une intensité étonnante, un relief de

mouvement et d'animation concentré surtout dans la vaste baie noire du buffet, débordante et

gesticulante, les chapeaux clairs des femmes, les tabliers blancs du service éclatant sur le fond des

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