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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

Dans le demi-jour du grand salon en tenue d'été, rempli de fleurs, le lampas des meubles recouvert de
housses blanches, lustres voilés, stores baissés, fenêtres ouvertes, madame Jenkins assise au piano

déchiffre la mélodie nouvelle du musicien à la mode; quelques phrases sonores accompagnant des vers

exquis, un lied mélancolique, inégalement coupé, qui semble écrit pour les tendres gravités de sa voix et

l'état inquiet de son âme.

Le temps nous enlève
Notre enchantement

soupire la pauvre femme, s'émouvant au son de sa plainte; et, tandis que les notes s'envolent dans la cour
de l'hôtel, calme à l'ordinaire, où la fontaine s'égoutte au milieu d'un massif de rhododendrons, la

chanteuse s'interrompt, les mains tenant d'accord, ses yeux fixés sur la musique, mais son regard bien au

delà... Le docteur est absent. Le soin de ses affaires, de sa santé l'a exilé de Paris pour quelques jours, et,

comme il arrive dans la solitude, les pensées de la belle madame Jenkins ont pris ce tour grave, cette

tendance analytique qui rend parfois les séparations momentanées fatales aux ménages les plus unis...

Unis, depuis longtemps ils ne l'étaient plus. Ils ne se voyaient qu'aux heures des repas, devant les

domestiques, se parlaient à peine, à moins que lui, l'homme des manières onctueuses, ne se laissât aller à

quelque remarque brutale, désobligeante, à propos de son fils, de l'âge qui la touchait enfin, ou d'une

toilette qui ne lui allait pas. Toujours sereine et douce, elle étouffait ses larmes, acceptait tout, feignait de

ne pas comprendre; non pas qu'elle l'aimât encore, après tant de cruautés et de mépris, mais c'était bien

l'histoire, telle que la racontait leur cocher Joë, «d'un vieux crampon qui tenait à se faire épouser.»

Jusque-là un terrible obstacle, la vie de la femme légitime, avait prolongé une situation déshonorante.

Maintenant que l'obstacle n'existait plus, elle voulait finir cette comédie, à cause d'André qui d'un jour à

l'autre pourrait être forcé de mépriser sa mère, à cause du monde qu'ils trompaient depuis dix ans, et où

elle n'entrait jamais qu'avec des battements de coeur, appréhendant l'accueil qu'on lui ferait le lendemain

d'une découverte. A ses allusions, à ses prières, Jenkins avait répondu d'abord par des phrases, de grands

gestes: «Douteriez-vous de moi?... Est-ce que notre engagement n'est pas sacré?»

Il alléguait aussi la difficulté de tenir secret un acte de cette importance. Ensuite il s'était renfermé dans
un silence haineux, gros de colères froides et de violentes déterminations. La mort du duc, l'échec d'une

vanité folle, avaient porté le dernier coup au ménage; car le désastre, qui rapproche souvent les coeurs

prêts à s'entendre, achève et complète les désunions. Et c'était un vrai désastre. La vogue des perles

Jenkins subitement arrêtée, la situation du médecin étranger et charlatan très bien définie par le vieux

Bouchereau dans le journal de l'Académie, les mondains se regardaient effarés, plus pâles encore de

terreur que d'absorptions arsenicales, et déjà l'Irlandais avait pu sentir l'effet de ces sautes de vent

foudroyantes qui rendent les engouements parisiens si dangereux.

C'est pour cela sans doute que Jenkins avait jugé à propos de disparaître pendant quelque temps, laissant
madame continuer à fréquenter les salons encore ouverts, afin de tâter et tenir en respect l'opinion. Rude

tâche pour la pauvre femme, qui trouvait un peu partout l'accueil refroidi, à distance, qu'on lui avait fait

chez les Hemerlingue. Mais elle ne se plaignait pas, comptant ainsi gagner le mariage, mettre entre elle et

lui, en dernier recours, le lien douloureux de la pitié, des épreuves supportées en commun. Et comme elle

savait que le monde la recherchait surtout à cause de son talent, de la distraction artistique qu'elle

apportait aux réunions intimes, toujours prête à poser sur le piano ses gants longs, son éventail, pour

préluder à quelque fragment de son riche répertoire, elle travaillait constamment, passait ses après-midi à

feuilleter les nouveautés, s'attachant de préférence aux harmonies tristes et compliquées, à cette musique

moderne qui ne se contente plus d'être un art, devient une science, répond bien plus à nos nervosités, à

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