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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2
chaleureux, des mains tendues, comme pour donner au malheureux Nabab ces témoignages d'estime dont il se montrait si avide, et le sauver en même temps du naufrage. Jansoulet sentit cela et, réchauffé par cette sympathie, il reprit, la tête haute, le regard assuré:
«On est venu vous dire, Messieurs, que je n'étais pas digne de m'asseoir au milieu de vous. Et celui qui l'a dit était bien le dernier de qui j'aurais attendu cette parole, car lui seul connaît le secret douloureux de ma vie; lui seul pouvait parler pour moi, me justifier et vous convaincre. Il n'a pas voulu le faire. Eh bien! moi, je l'essaierai, quoiqu'il m'en coûte. Outrageusement calomnié devant tout le pays, je dois à moi-même, je dois à mes enfants cette justification publique et je me décide à la faire.»
Par un mouvement brusque, il se tourna alors vers la tribune où il savait que l'ennemi le guettait, et, tout à coup, s'arrêta plein d'épouvante. Là, juste en face de lui, derrière la petite tête haineuse et pâle de la baronne, sa mère, sa mère qu'il croyait à deux cents lieues du redoutable orage, le regardait, appuyée au mur, tendant vers lui son visage divin inondé de larmes, mais fier et rayonnant tout de même du grand succès de son Bernard. Car c'était un vrai succès d'émotion sincère, bien humaine, et que quelques mots de plus pouvaient changer en triomphe. «Parlez... parlez...» lui criait-on de tous les côtés de la Chambre, pour le rassurer, l'encourager. Mais Jansoulet ne parlait pas. Il avait bien peu à dire cependant pour sa défense: «La calomnie a confondu volontairement deux noms. Je m'appelle Bernard Jansoulet. L'autre s'appelait Jansoulet Louis.» Pas un mot de plus.
C'était trop en présence de sa mère ignorant toujours le déshonneur de l'aîné. C'était trop pour le respect, la solidarité familiale.
Il crut entendre la voix du vieux: «Je meurs de honte, mon enfant.» Est-ce qu'elle n'allait pas mourir de honte elle aussi, s'il parlait?... Il eut vers le sourire maternel un regard sublime de renoncement, puis d'une voix sourde, d'un geste découragé:
«Excusez-moi, Messieurs, cette explication est décidément au-dessus de mes forces... Ordonnez une enquête sur ma vie, ouverte à tous et bien en lumière, hélas! puisque chacun peut en interpréter tous les actes... Je vous jure que vous n'y trouverez rien qui m'empêche de siéger au milieu des représentants de mon pays.»
La stupeur, la désillusion furent immenses devant cette défaite qui semblait à tous l'effondrement subit d'une grande effronterie acculée. Il y eut un moment d'agitation sur les bancs, le tumulte d'un vote par assis et levé, que le Nabab sous le jour douteux du vitrage regarda vaguement, comme le condamné du haut de l'échafaud regarde la foule houleuse; puis, après cette attente longue d'un siècle qui précède une minute suprême, le président prononça dans le grand silence et le plus simplement du monde:
«L'élection de M. Bernard Jansoulet est annulée.»
Jamais vie d'homme ne fut tranchée avec moins de solennité ni de fracas.
Là-haut, dans sa tribune, la mère Jansoulet n'y comprit rien, sinon que des vides se faisaient tout autour sur les bancs, que des gens se levaient, s'en allaient. Bientôt il ne resta plus avec elle que le gros homme et la dame en chapeau blanc, penchés tout au bord de la rampe, regardant curieusement du côté de Bernard, qui semblait s'apprêter à partir lui aussi, car il serrait d'un air très calme d'épaisses liasses dans un grand portefeuille. Ses papiers rangés, il se leva, quitta sa place... Ah! ces existences d'estradiers ont parfois des passes bien cruelles. Gravement, lourdement, sous les regards de toute l'Assemblée, il lui fallut redescendre ces gradins qu'il avait escaladés au prix de tant de peines et d'argent, mais au bas
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