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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

pour la première fois en public. Il lui fallut, dans cette halte tourmentée de mouvements de la face,
d'intonations cherchées et qui ne sortaient pas, reprendre la force de sa défense. Et si l'angoisse de ce

pauvre homme était saisissante, la vieille mère, là-haut, penchée, haletante, remuant nerveusement les

lèvres comme pour l'aider à chercher ses mots, lui renvoyait bien la mimique de sa torture. Quoiqu'il ne

pût la voir, tourné comme il l'était par rapport à cette tribune qu'il évitait intentionnellement, ce souffle

maternel, le magnétisme ardent de ces yeux noirs finirent par lui rendre la vie, et subitement sa parole et

son geste se trouvèrent déliés:

«Avant tout, Messieurs, je déclare que je ne viens pas défendre mon élection... Si vous croyez que les
moeurs électorales n'ont pas été toujours les mêmes en Corse, qu'on doive imputer toutes les irrégularités

commises à l'influence corruptrice de mon or et non au tempérament inculte et passionné d'un peuple,

repoussez-moi, ce sera justice et je n'en murmurerai pas. Mais il y a dans tout ceci autre chose que mon

élection, des accusations qui attaquent mon honneur, le mettent directement en jeu, et c'est à cela seul que

je veux répondre.» Sa voix s'assurait peu à peu, toujours cassée, voilée, mais avec des notes

attendrissantes comme il s'en trouve dans ces organes dont la dureté primitive a subi quelques éraillures.

Très vite il raconta sa vie, ses débuts, son départ pour l'Orient. On eût dit un de ces vieux récits du

dix-huitième siècle où il est question de corsaires barbaresques courant les mers latines, de beys et de

hardis Provençaux bruns comme des grillons, qui finissent toujours par épouser quelque sultane et

«prendre le turban» selon l'ancienne expression des Marseillais. «Moi, disait le Nabab de son sourire bon

enfant, je n'ai pas eu besoin de prendre le turban pour m'enrichir, je me suis contenté d'apporter en ces

pays d'indolence et de lâchez-tout l'activité, la souplesse d'un Français du Midi, et je suis arrivé à faire en

quelques années une de ces fortunes qu'on ne fait que là-bas dans ces diables de pays chauds où tout est

gigantesque, hâtif, disproportionné, où les fleurs poussent en une nuit, où un arbre produit une forêt.

L'excuse de fortunes pareilles est dans la façon dont on les emploie, et j'ai la prétention de croire que

jamais favori du sort n'a plus que moi essayé de se faire pardonner sa richesse. Je n'y ai pas réussi.» Oh!

non, il n'y avait pas réussi... Pour tant d'or follement semé, il n'avait rencontré que du mépris ou de la

haine... De la haine! Qui pouvait se vanter d'en avoir remué autant que lui, comme un gros bateau de la

vase lorsque sa quille touche le fond... Il était trop riche, cela lui tenait lieu de tous les vices, de tous les

crimes, le désignait à des vengeances anonymes, à des inimitiés cruelles et incessantes.

«Ah! Messieurs, criait le pauvre Nabab en levant ses poings crispés, j'ai connu la misère, je me suis pris
corps à corps avec elle, et c'est une atroce lutte, je vous jure. Mais lutter contre la richesse, défendre son

bonheur, son honneur, son repos, mal abrités derrière des piles d'écus qui vous croulent dessus et vous

écrasent, c'est quelque chose de plus hideux, de plus écoeurant encore. Jamais, aux plus sombres jours de

ma détresse, je n'ai eu les peines, les angoisses, les insomnies dont la fortune m'a accablé, cette horrible

fortune que je hais et qui m'étouffe... On m'appelle le Nabab, dans Paris... Ce n'est pas le Nabab qu'il

faudrait dire, mais le Paria, un paria social tendant les bras, tout grands, à une société qui ne veut pas de

lui...»

Figées en récit, ces paroles peuvent paraître froides; mais là, devant l'Assemblée, la défense de cet
homme paraissait empreinte d'une sincérité éloquente et grandiose qui étonna d'abord, venant de ce

rustique, de ce parvenu, sans lecture, sans éducation, avec sa voix de marinier du Rhône et ses allures de

portefaix, et qui émut ensuite singulièrement les auditeurs par ce qu'elle avait d'inculte, de sauvage,

d'étranger à toute notion parlementaire. Déjà des marques de faveur avaient agité les gradins habitués à

recevoir l'averse monotone et grise du langage administratif. Mais à ce cri de rage et de désespoir poussé

contre la richesse par l'infortuné qu'elle enlaçait, roulait, noyait dans ses flots d'or et qui se débattait,

appelant au secours du fond de son Pactole, toute la Chambre se dressa avec des applaudissements

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