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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

face éteinte, le regard abrité, rien ne vivait, rien ne bougeait de son grand corps que le bras droit, ce bras
long, anguleux, aux manches courtes, qui s'abaissait automatiquement comme un glaive de justice,

mettait à chaque fin de phrase le geste cruel et inexorable d'une décollation. Et c'était certes une

exécution véritable à laquelle on assistait. L'orateur voulait bien laisser de côté les légendes scandaleuses,

le mystère qui planait sur cette fortune colossale acquise aux pays lointains, loin de tout contrôle. Mais il

y avait dans la vie du candidat certains points difficiles à éclaircir, certains détails... Il hésitait, semblait

chercher, épurer ses mots, puis devant l'impossibilité de formuler l'accusation directe: «Ne rabaissons

point le débat, Messieurs... Vous m'avez compris, vous savez à quels bruits infâmes je fais allusion, à

quelles calomnies, voudrais-je pouvoir dire; mais la vérité me force à déclarer que lorsque M. Jansoulet,

appelé devant votre troisième bureau, a été mis en demeure de confondre les accusations dirigées contre

lui, ses explications ont été si vagues, que tout en restant persuadés de son innocence, un soin scrupuleux

de votre honneur nous a fait rejeter une candidature entachée d'un soupçon de ce genre. Non, cet homme

ne doit pas siéger au milieu de vous. Qu'y ferait-il d'ailleurs?... Établi depuis si longtemps en Orient, il a

désappris les lois, les moeurs, les usages de son pays. Il croit aux justices expéditives, aux bastonnades

en pleine rue, il se fie aux abus de pouvoir, et, ce qui est pis encore, à la vénalité, à la bassesse accroupie

de tous les hommes. C'est le traitant qui se figure que tout s'achète, quand on y met le prix, même les

votes des électeurs, même la conscience de ses collègues...»

Il fallait voir avec quelle admiration naïve ces bons gros députés, engourdis de bien-être, écoutaient cet
ascète, cet homme d'un autre âge, pareil à quelque saint Jérôme sorti du fond de sa thébaïde pour venir,

en pleine assemblée du Bas-Empire, foudroyer de son éloquence indignée le luxe effronté des

prévaricateurs et des concussionnaires. Comme on comprenait bien maintenant ce beau surnom de «Ma

conscience» que lui décernait le Palais, et où il tenait tout entier avec sa grande taille et ses gestes

inflexibles. Dans les tribunes, l'enthousiasme s'exaltait encore. De jolies têtes se penchaient pour le voir,

pour boire sa parole. Des approbations couraient, inclinant des bouquets de toutes nuances comme le

vent dans la floraison d'un champ de blé. Une voix de femme criait d'un petit accent étranger: «Bravo...

bravo...»

Et la mère?

Debout, immobile, recueillie dans son désir de comprendre quelque chose à cette phraséologie de
prétoire, à ces allusions mystérieuses, elle était là comme ces sourds-muets qui ne devinent ce qu'on dit

devant eux qu'au mouvement des lèvres, à l'accent des physionomies. Or il lui suffisait de regarder son

fils et Le Merquier pour comprendre quel mal l'un faisait à l'autre, quelles intentions perfides,

empoisonnées, tombaient de ce long discours sur le malheureux qu'on aurait pu croire endormi, sans le

tremblement de ses fortes épaules et les crispations de ses mains dans ses cheveux qu'elles fourrageaient

furieusement tout en lui cachant le visage. Oh! si de sa place elle avait pu lui crier: «N'aie pas peur, mon

fils. S'ils te méprisent tous, ta mère t'aime. Viens-nous-en ensemble... Qu'est-ce que nous avons besoin

d'eux?» Et un moment elle put croire que ce qu'elle lui disait ainsi dans le fond de son coeur arrivait

jusqu'à lui par une intuition mystérieuse. Il venait de se lever, de secouer sa tête crépue, congestionnée,

où la lippe enfantine de ses lèvres grelottait sous une nervosité de larmes. Mais, au lieu de quitter son

banc, il s'y cramponnait au contraire, ses grosses mains pétrissant le bois du pupitre. L'autre avait fini,

maintenant c'était son tour de répondre:

«Messieurs, dit-il...»

Il s'arrêta aussitôt, effrayé par le son rauque, affreusement sourd et vulgaire de sa voix, qu'il entendait

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