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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

de son malade. Du reste, chose singulière, depuis que la fortune avait jeté sur son fils et sur elle cette
chape d'or aux plis lourds, la mère Jansoulet ne s'y était pas encore faite et s'attendait toujours à la subite

disparition de ces splendeurs... Qui sait si la débâcle n'allait pas commencer cette fois?... Et subitement,

au travers de ces sombres pensées, le souvenir de la scène enfantine de tout à l'heure, du tout petit se

frottant à ses jupes de droguet, amenait sur ses lèvres ridées le gonflement d'un sourire tendre; et ravie,

elle murmurait dans son patois:

«Oh! de ce petit, pourtant...»

Une place magnifique, immense, éblouissante, deux gerbes d'eau envolées en poussière d'argent, puis un
grand pont de pierre et, tout au bout, une maison carrée avec des statues devant, une grille où

stationnaient des voitures, du monde qui entrait, des sergents de ville attroupés. C'était là... Elle écarta la

foule bravement et marcha jusqu'à une haute porte vitrée.

«Votre carte, ma bonne femme?»

La bonne femme n'avait pas de carte, mais elle dit simplement à un de ces huissiers à revers rouges qui
gardaient l'entrée:

«Je suis la mère de Bernard Jansoulet... Je viens pour la séance de mon garçon.»

C'était bien la séance de son garçon en effet; car, dans cette foule assiégeant les portes, dans celle qui
remplissait les couloirs, la salle, les tribunes, tout le palais, le même nom se chuchotait accompagné de

sourires et de racontars. On s'attendait à un grand scandale, à des révélations terribles du rapporteur qui

amèneraient sans doute quelque violence du barbare acculé; et l'on se pressait là comme pour une

première représentation ou les plaidoiries d'une cause célèbre. La vieille mère n'aurait pu certainement se

faire entendre au milieu de cette affluence, si la traînée d'or, laissée par le Nabab partout où il passait, et

marquant sa trace royale, ne lui avait facilité tous les chemins. Elle allait donc derrière un huissier de

service dans cet enchevêtrement de couloirs, de portes battantes, de salles nues et sonores, emplies d'un

bourdonnement qui circulait avec l'air du bâtiment, sortait de ses murailles, comme si les pierres

elles-mêmes imprégnées de «parlotage» joignaient des échos anciens à ceux de toutes ces voix. En

traversant un corridor, elle vit un petit homme brun, qui gesticulait et criait aux gens de service:

«Vous direz à moussiou Jansoulet que c'est moi que ze souis le maire de Sarlazaccio, que z'ai été
condamné à cinq mois de prison pour loui... Ça méritait bien oune carte pour la séance, corps de Dieu!»

Cinq mois de prison à cause de son fils... Pourquoi cela?... Très inquiète, elle arrivait enfin, les oreilles
sifflantes, en haut d'un palier ou des inscriptions différentes «_tribune du Sénat, du corps diplomatique,

des députés_» surmontaient des petites portes d'hôtel garni ou de loges de théâtre. Elle entrait, et sans

rien voir d'abord que quatre ou cinq rangs de banquettes chargées de monde, puis, en face, bien loin,

séparées d'elle par un vaste espace clair, d'autres tribunes pareillement remplies, elle s'accotait tout

debout au pourtour, étonnée d'être là, éblouie, abasourdie. Une bouffée d'air chaud qui lui venait dans la

figure, un brouhaha de voix montantes l'attiraient dans la pente de l'estrade, vers l'espèce de gouffre

ouvert au milieu du grand vaisseau, et où son fils devait être. Oh! qu'elle aurait voulu le voir... Alors en

s'amincissant encore, en jouant de ses coudes pointus et durs comme son fuseau, elle se glissa, se faufila

entre le mur et les banquettes, sans prendre garde aux petits courroux qu'elle éveillait, au dédain des

femmes en toilette dont elle chiffonnait les dentelles, les parures printanières. Car l'assemblée était toute

élégante, mondaine. La mère Jansoulet reconnaissait même, à son plastron inflexible, à son nez

aristocratique, le beau marquis visiteur de Saint-Romans, qui portait si bien son nom d'oiseau de luxe;

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