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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

méfiances devant tant de sincérité et tant de grâce. Il allait parler, persuader. La minute était décisive...
Mais la porte s'ouvrit, et le petit domestique parut... M. le duc faisait demander si Mademoiselle souffrait

toujours de sa migraine, ce soir...

«Toujours autant,» dit-elle avec humeur.

Le domestique sorti, il y eut entre eux un moment de silence, un froid glacial. Paul s'était levé. Elle
continuait son croquis, la tête toujours penchée.

Il fit quelques pas dans l'atelier; puis revenu vers la table, il demanda doucement, étonné de se sentir si
calme:

«C'est le duc de Mora qui devait dîner ici?

- Oui... je m'ennuyais... un jour de spleen... Ces journées-là sont mauvaises pour moi...

- Est-ce que la duchesse devait venir?

- La duchesse?... Non. Je ne la connais pas.

- Eh bien! à votre place, je ne recevrais jamais chez moi, à ma table, un homme marié dont je ne verrais
pas la femme... Vous vous plaignez d'être une abandonnée; pourquoi vous abandonner vous-même?...

Quand on est sans reproche, il faut se garder du soupçon... Est-ce que je vous fâche?

- Non, non, grondez-moi, Minerve... Je veux bien de votre morale. Elle est droite et franche, celle-là; elle
ne clignote pas comme celle des Jenkins... Je vous l'ai dit, j'ai besoin qu'on me conduise...»

Et jetant devant lui le croquis qu'elle venait de terminer:

«Tenez! voilà l'amie dont je vous parlais... Une affection profonde et sûre que j'ai eu la folie de laisser
perdre comme une gâcheuse que je suis... C'est elle que j'invoquais dans les moments difficiles, quand il

fallait prendre une décision, faire quelque sacrifice... Je me disais: «Qu'en pensera-t-elle?» comme nous

nous arrêtons dans un travail d'artiste pour songer à quelque grand, à un de nos maîtres... Il faut que vous

soyez cela pour moi. Voulez-vous?»

Paul ne répondit pas. Il regardait le portrait d'Aline. C'était elle, c'était bien elle, son profil pur, sa bouche
railleuse et bonne, et la longue boucle en caresse sur le col fin. Ah! tous les ducs de Mora pouvaient venir

maintenant. Félicia n'existait plus pour lui.

Pauvre Félicia, douée de pouvoirs supérieurs, elle était bien comme ces magiciennes qui nouent et
dénouent les destins des hommes sans pouvoir rien pour leur propre bonheur.

«Voulez-vous me donner ce croquis?» dit-il tout bas, la voix émue.

- Très-volontiers... Elle est gentille, n'est-ce pas?... Ah! ma foi, celle-là, si vous la rencontrez, aimez-la,
épousez-la. Elle vaut mieux que toutes.

Pourtant, à défaut d'elle... à défaut d'elle...»

Et le beau sphinx apprivoisé levait vers lui ses grands yeux mouillés et rieurs, dont l'énigme n'avait plus
rien d'indéchiffrable.

XIV. L'EXPOSITION

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