|
Alphonse Daudet - Le Nabab, 2
illuminé Saint-Romans, il y a un mois... C'est donc un mensonge qu'on m'a fait faire.»
Le masseur eut beaucoup de peine à lui expliquer les formalités parlementaires de la validation des pouvoirs. Elle n'écoutait que d'une oreille, arpentant la lingerie avec fièvre.
«C'est là qu'il est, mon Bernard, en ce moment?
- Oui, Madame.
- Et les femmes, est-ce qu'elles peuvent y entrer, à cette Chambre?... Alors pourquoi donc que la sienne n'y est pas?... Car, enfin, je comprends bien que c'est une grande affaire pour lui... Il aurait besoin, un jour comme aujourd'hui, de sentir tous ceux qu'il aime à son côté... Tiens, sais-tu, mon garçon, tu vas m'y conduire, à sa séance... Est-ce que c'est loin?
- Non, tout près d'ici... Seulement, ce doit être déjà commencé. Et puis, ajouta le Giaour un peu gêné, c'est l'heure où madame a besoin de moi.
- Ah!... Est-ce que tu lui enseignes cette chose dont tu es professeur? Comment dis-tu ça?...
- Le massage... Ça nous vient des anciens... Justement, la voilà qui sonne. On va venir me chercher. Voulez-vous que je l'avertisse que vous êtes ici?
- Non, non, j'aime bien mieux aller là-bas tout de suite.
- Mais vous n'avez pas de carte pour entrer?
- Bah! je dirai que je suis la mère de Jansoulet, et que je viens pour entendre juger mon fils.»
Pauvre mère! elle ne croyait pas si bien dire.
«Attendez donc, madame Françoise. Je vais vous donner quelqu'un pour vous conduire, au moins.
- Oh! tu sais, moi, la domestiquaille, je n'ai jamais pu m'y faire. J'ai une langue. Il y a du monde par les rues. Je trouverai bien mon chemin.»
Il tenta un dernier effort, sans laisser voir toute sa pensée:
«Prenez garde. Ses ennemis vont parler contre lui à la Chambre. Vous allez entendre des choses qui vous feront de la peine.»
Oh! le beau sourire de croyance et de fierté maternelles avec lesquelles elle répondit:
«Est-ce que je ne sais pas mieux qu'eux tous ce que vaut mon enfant? Est-ce que rien pourrait me le faire méconnaître? Il faudrait que je sois une fière ingrate alors. Allons, zou!»
Et secouant terriblement ses coiffes, elle partit.
Le buste droit, la tête haute, la vieille s'en allait à brusques enjambées, sous les grandes arcades qu'on lui avait dit de suivre, un peu troublée par le roulement incessant des voitures et par l'oisiveté de sa marche que n'accompagnait plus le mouvement de cette fidèle quenouille, qui ne l'avait jamais quittée depuis cinquante ans. Toutes ces idées d'inimitiés, de persécutions, les paroles mystérieuses du prêtre, les restrictions de Cabassu l'agitaient, l'effrayaient. Elle y trouvait l'explication des pressentiments qui s'étaient emparés d'elle au point de l'arracher à ses habitudes, à ses devoirs, à la surveillance du château et
|