bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

«Je me disais bien que j'avais vu madame quelque part.

- C'est ce que je me disais aussi, mon garçon, répondit la mère Jansoulet à qui le souvenir des tristes fêtes
du bey venait de donner un frisson au coeur.»

Mon garçon!... à M. Barreau, à un homme de cette importance... Voilà qui la mettait tout de suite très
haut dans l'estime de tout ce monde-là.

Ah! les grandeurs et les splendeurs ne l'éblouissaient guère, la courageuse vieille. Ce n'était pas une mère
Boby d'opéra-comique s'extasiant sur les dorures et les beaux affiquets; et, dans le grand escalier qu'elle

montait derrière sa malle, les corbeilles de fleurs à tous les étages, les lampadaires soutenus par des

statues de bronze ne l'empêchèrent pas de remarquer qu'il y avait un doigt de poussière sur la rampe et

des déchirures au tapis. On la conduisit aux appartements du second, réservés à la Levantine et aux

enfants, et là, dans une salle servant de lingerie, qui devait être voisine du cabinet d'études, car on

entendait un murmure de voix enfantines, elle attendit toute seule, son panier sur les genoux, le retour de

son Bernard, peut-être le réveil de sa bru, ou la grande joie d'embrasser ses petits-fils. Rien mieux que ce

qu'elle voyait autour d'elle ne pouvait lui donner une idée du désordre d'un intérieur livré aux

domestiques, où manquent la surveillance de la femme et son activité prévoyante. Dans de vastes

armoires, toutes ouvertes, le linge s'amoncelait pêle-mêle en piles éventrées, irrégulières, dégringolantes,

les draps de batiste, les services de Saxe tamponnés, chiffonnés, et les serrures empêchées de fonctionner

par quelque broderie en déroute, que personne ne se donnait la peine de relever. Pourtant il passait bien

des servantes dans cette lingerie, des négresses en madras jaune qui tiraient de là en hâte une serviette, un

tablier, marchaient à même ces richesses domestiques répandues, traînaient jusqu'au bout de la pièce sur

leurs pieds plats des ruches de dentelles décousues d'un grand jupon qu'une fille de chambre avait jeté, le

dé d'un côté, les ciseaux de l'autre, comme un ouvrage prêt à reprendre.

L'artisane demi-rustique qu'était restée la mère du millionnaire Jansoulet se trouvait choquée ici dans le
respect, la tendresse, les douces manies qu'inspire à la provinciale l'armoire au linge remplie pièce à

pièce jusqu'au faîte, pleine des reliques du passé pauvre, et dont le contenu s'augmente et s'affine peu à

peu, premier effort de l'aisance, de la richesse apparente d'un logis. Encore celle-là tenait la quenouille du

matin au soir, et si la ménagère s'indignait, la fileuse aurait pleuré comme devant une profanation. A la

fin, n'y tenant plus, elle se leva, quitta sa pose observatrice et patiente; et courbée, active, son petit châle

vert déplacé à chaque mouvement, se mit à ramasser, détirer, plier soigneusement ce linge magnifique,

comme elle faisait sur les pelouses de Saint-Romans, lorsqu'elle se donnait la fête d'une grande lessive,

occupant vingt journalières, les mannes débordant de blancheurs flottantes et les draps claquant au vent

du matin sur les longues cordes à sécher. Elle était au plus fort de cette occupation qui lui aurait fait

oublier le voyage, Paris, jusqu'à l'endroit ou elle se trouvait, quand un homme replet, trapu, barbu, en

bottes vernies, jaquette de velours dessinant une encolure de taureau, fit son entrée dans la lingerie.

«Té!... Cabassu...

- Vous ici, madame Françoise... En voilà une surprise, dit le masseur, écarquillant ses gros yeux de
giaour de pendule.

- Mais oui, mon brave Cabassu, c'est moi... Je viens d'arriver... Et, comme tu vois, je suis déjà à
l'ouvrage. Ça me saignait l'âme de voir tout ce gâchis.

- Vous êtes donc venue pour la séance?

< page précédente | 76 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.