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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

principauté que deux fois, la première pour aller retrouver son père mourant au Bourg-Saint-Andéol, la
seconde pour faire avec le bey une visite de trois jours à son château de Saint-Romans.

«Comment se fait-il qu'avec un document aussi positif entre les mains je n'aie pas cité mes insulteurs
devant les tribunaux pour les démentir et les confondre?... Hélas! Monsieur, il y a dans les familles des

solidarités cruelles... J'ai eu un frère, un pauvre être, faible et gâté, qui a roulé longtemps dans la boue de

Paris, y a laissé son intelligence et son honneur... Est-il descendu à ce degré d'abjection où l'on m'a mis

en son nom?... Je n'ai pas osé m'en convaincre... Ce que j'affirme, c'est que mon pauvre père, qui en

savait plus que personne à la maison là-dessus, m'a dit tout bas en mourant: «Bernard, c'est l'aîné qui me

tue... Je meurs de honte, mon enfant.»

Il fit une pause nécessaire à son émotion suffoquée, puis:

«Mon père est mort, Me Le Merquier, mais ma mère vit toujours, et c'est pour elle, pour son repos, que
j'ai reculé, que je recule encore devant le retentissement de ma justification. En somme, jusqu'à présent,

les souillures qui m'ont atteint n'ont pu rejaillir jusqu'à elle. Cela ne sort pas d'un certain monde, d'une

presse spéciale, dont la bonne femme est à mille lieues... Mais les tribunaux, un procès, c'est notre

malheur promené d'un bout de la France à l'autre, les articles du Messager reproduits par tous les

journaux, même ceux du petit pays qu'habite ma mère. La calomnie, ma défense, ses deux enfants

couverts de honte du même coup, le nom - seule fierté de la vieille paysanne - à tout jamais sali... Ce

serait trop pour elle. Il y aurait de quoi la tuer. Et vrai, je trouve que c'est assez d'un... Voilà pourquoi j'ai

eu le courage de me taire, de lasser, si je le pouvais, mes ennemis par le silence. Mais j'ai besoin d'un

répondant vis-à-vis de la Chambre. Je veux lui ôter le droit de me repousser pour des motifs

déshonorants, et puisqu'elle vous a choisi pour rapporteur, je suis venu tout vous dire comme à un

confesseur, à un prêtre, en vous priant de ne rien divulguer de cette conversation, même dans l'intérêt de

ma cause... Je ne vous demande que cela, mon cher collègue, une discrétion absolue; pour le reste, je

m'en rapporte à votre justice et à votre loyauté.»

Il se levait, allait partir, et Le Merquier ne bougeait pas, interrogeant toujours la tenture verte devant lui,
comme s'il y cherchait l'inspiration de sa réponse... Enfin:

«Il sera fait comme vous le désirez, mon cher collègue. Cette confidence restera entre nous... Vous ne
m'avez rien dit, je n'ai rien entendu.»

Le Nabab encore tout enflammé de son élan qui appelait - semblait-il - une réponse cordiale, une poignée
de main frémissante, se sentit saisi d'un étrange malaise. Cette froideur, ce regard absent le gênaient

tellement qu'il gagnait déjà la porte avec le gauche salut des importuns. Mais l'autre le retint:

«Attendez donc, mon cher collègue... Comme vous êtes pressé de me quitter... Encore quelques instants,
je vous en prie... Je suis trop heureux de m'entretenir avec un homme tel que vous... D'autant que nous

avons plus d'un lien commun... Notre ami Hemerlingue m'a dit que vous vous occupiez beaucoup de

tableaux, vous aussi.»

Jansoulet tressaillit. Ces deux mots: «Hemerlingue... tableaux.» se rencontrant dans la même phrase et si
inopinément, lui rendaient tous ses doutes, toutes ses perplexités. Il ne se livra pas encore cependant et

laissa Le Merquier poser les mots l'un devant l'autre en tâtant le terrain pour ses avances trébuchantes...

On lui avait beaucoup parlé de la galerie de son honorable collègue... «Serait-ce indiscret de solliciter la

faveur d'être admis à...?

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