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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

l'église de son village, autour du confessionnal, aux approches des grandes fêtes.

Enfin, son tour vint de passer, et s'il avait pu lui rester encore un doute sur Me Le Merquier, il ne douta
plus en voyant ce grand cabinet simple et sévère, - un peu plus orné cependant que l'antichambre, - dans

lequel l'avocat encadrait l'austérité de ses principes et de sa maigre personne, longue, voûtée, étroite aux

épaules, serrée par un éternel habit noir trop court de manches et d'où sortaient deux poignets noirs,

carrés et plats, deux bâtons d'encre de Chine hiéroglyphes de grosses veines. Le député clérical avait,

dans le teint blafard du Lyonnais moisi entre ses deux rivières, une certaine vie d'expression qu'il devait à

son regard double, tantôt étincelant mais impénétrable derrière le verre de ses lunettes, le plus souvent

vif, méfiant et noir pardessus ces mêmes lunettes, et cerné de l'ombre rentrante que donne à l'arcade

sourcilière l'oeil levé, la tête basse.

Après un accueil presque cordial en comparaison du froid salut que les deux collègues échangeaient à la
Chambre, un «je vous attendais,» où se glissait peut-être une intention, l'avocat montra au Nabab le

fauteuil près de son bureau, signifia au domestique béat et tout de noir vêtu, non point «de serrer la haire

avec la discipline,» mais de ne plus venir que quand on le sonnerait, rangea quelques papiers épars, après

quoi, ses jambes croisées l'une sur l'autre, s'enfonçant dans son fauteuil avec le ramassement de l'homme

qui se dispose à écouter, qui devient tout oreilles, il mit son menton dans sa main et resta là, les yeux

fixés sur un grand rideau de reps vert tombant jusqu'à terre en face de lui.

L'instant était décisif, la situation embarrassante. Mais Jansoulet n'hésita pas. C'était une de ses
prétentions, à ce pauvre Nabab, que de se connaître en hommes aussi bien que Mora. Et ce flair, qui,

disait-il, ne l'avait jamais trompé, l'avertissait qu'il se trouvait en ce moment devant une honnêteté rigide

et inébranlable, une conscience en pierre dure à l'épreuve du pic et de la poudre. «Ma conscience!» Il

changea donc subitement son programme, jeta les ruses, les sous-entendus où s'empêtrait sa franche et

vaillante nature, et la tête haute, le coeur découvert, tint à cet honnête homme un langage qu'il était fait

pour comprendre.

«Ne vous étonnez pas, mon cher collègue, - sa voix tremblait, mais elle s'assura bientôt dans la
conviction de sa défense, - ne vous étonnez pas si je suis venu vous trouver ici au lieu de demander

simplement à être entendu par le troisième bureau. Les explications que j'ai à vous fournir sont d'une

nature tellement délicate et confidentielle qu'il m'eût été impossible de les donner dans un lieu public,

devant mes collègues assemblés.»

Me Le Merquier, par-dessus ses lunettes, regarda le rideau d'un air effaré. Évidemment la conversation
prenait un tour imprévu.

«Le fond de la question je ne l'aborde pas, reprit le Nabab... Votre rapport, j'en suis sûr, est impartial et
loyal, tel que votre conscience a dû vous le dicter. Seulement il a couru sur mon compte d'écoeurantes

calomnies auxquelles je n'ai pas répondu et qui ont peut-être influencé l'opinion du bureau. C'est à ce

sujet que je veux vous parler. Je sais la confiance dont vos collègues vous honorent, M. Le Merquier, et

que, lorsque je vous aurai convaincu, votre parole suffira sans que j'aie besoin d'étaler ma tristesse devant

tous... Vous connaissez l'accusation. Je parle de la plus terrible, de la plus ignoble. Il y en a tant qu'on

pourrait s'y tromper... Mes ennemis ont donné des noms, des dates, des adresses... Eh bien! je vous

apporte les preuves de mon innocence. Je les découvre devant vous, devant vous seul; car j'ai de graves

raisons pour tenir toute cette affaire secrète.»

Il montra alors à l'avocat une attestation du consulat de Tunis, que pendant vingt ans il n'avait quitté la

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