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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2
inconnues de Jansoulet, entre lesquelles la maîtresse de la maison semblait s'abriter de lui. Mais Hemerlingue était libre, et le Nabab le rejoignit au moment où il s'esquivait furtivement du côté de ses bureaux situés au même étage, en face les appartements. Jansoulet sortit avec lui, oubliant dans son trouble de saluer la baronne; et une fois sur le palier décoré en antichambre, le gros Hemerlingue, très froid, très réservé tant qu'il s'était senti sous l'oeil de sa femme, reprit une figure un peu plus ouverte.
«C'est très fâcheux, dit-il à voix basse comme s'il craignait d'être entendu, que madame Jansoulet n'ait pas voulu venir.»
Jansoulet lui répondit par un mouvement de désespoir et de farouche impuissance.
«Fâcheux... fâcheux... répétait l'autre en soufflant et cherchant sa clef dans sa poche.
- Voyons, vieux, dit le Nabab en lui prenant la main, ce n'est pas une raison parce que nos femmes ne s'entendent pas... Ça n'empêche pas de rester camarades... Quelle bonne causette, hein? l'autre jour...
- Sans doute... disait le baron, se dégageant pour ouvrir la porte qui glissa sans bruit, montrant le haut cabinet de travail dont la lampe brûlait solitaire devant l'énorme fauteuil vide... Allons, adieu, je te quitte... J'ai mon courrier à fermer.
- Ya didou, Mouci...[1] fit le pauvre Nabab essayant de plaisanter, et se servant du patois sabir pour rappeler au vieux copain tous les bons souvenirs remués l'avant-veille... Ça tient toujours notre visite à Le Merquier... Le tableau que nous devons lui offrir, tu sais bien... Quel jour veux-tu?
[Note 1: Hé, dis donc, monsieur... ]
- Ah! oui, Le Merquier... C'est vrai... Eh bien! mais prochainement... Je t'écrirai...
- Bien sûr?... Tu sais que c'est pressé...
- Oui, oui, je t'écrirai... Adieu.»
Et le gros homme referma sa porte vivement comme s'il avait peur que sa femme arrivât.
Deux jours après, le Nabab recevait un mot d'Hemerlingue, presque indéchiffrable sous ses petites pattes de mouches compliquées d'abréviations plus ou moins commerciales derrière lesquelles l'ex-cantinier dissimulait son manque absolu d'orthographe:
Mon ch/ anc/ cam/
Je ne puis décid/ t'accom/ chez Le Merq/. Trop d'aff/ en ce mom/. D'aill/ v/ ser/ mieux seuls pour caus/. Vas-y carrem/. On t'att/. R/ Cassette, tous les mat/ de 8 à 10.
A toi cor/
HEM/.
Au dessous, en post-scriptum, une écriture très fine aussi, mais plus nette, avait écrit très lisiblement:
«_Un tableau religieux, autant que possible!..._»
Que penser de cette lettre? Y avait-il bonne volonté réelle ou défaite polie? En tout cas l'hésitation n'était
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