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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2
dans l'atelier, Constance commença à marcher de long en large, à esquisser un pas, une pirouette, tout en continuant de causer, s'interrompant pour fredonner un air de ballet qu'elle rhythmait d'un mouvement de la tête, puis, tout à coup, se replia sur elle-même et d'un bond fut à l'autre bout de l'atelier.
«La voilà partie, dit Félicia tout bas à de Géry... Regardez. Cela en vaut la peine, vous allez voir danser la Crenmitz.»
C'était charmant et féerique. Sur le fond de l'immense pièce noyée d'ombre et ne recevant presque de clarté que par le vitrage arrondi où la lune montait dans un ciel lavé, bleu de nuit, un vrai ciel d'opéra, la silhouette de la célèbre danseuse se détachait toute blanche, comme une petite ombre falote, légère, impondérée, volant bien plus qu'elle ne bondissait; puis debout sur ses pointes fines, soutenue dans l'air seulement par ses bras étendus, le visage levé dans une attitude fuyante où rien n'était visible que le sourire, elle s'avançait vivement vers la lumière ou s'éloignait en petites saccades si rapides qu'on s'attendait toujours à entendre un léger bruit de vitres et à la voir monter ainsi à reculons la pente du grand rayon de lune jeté en biais dans l'atelier. Ce qui ajoutait un charme, une poésie singulière à ce ballet fantastique, c'était l'absence de musique, le seul bruit du rhythme dont la demi-obscurité accentuait la puissance, de ce taqueté vif et léger, pas plus fort sur le parquet que la chute, pétale par pétale, d'un dahlia qui se défeuille... Cela dura ainsi quelques minutes, puis on entendit à son souffle plus court qu'elle se fatiguait.
«Assez, assez... Assieds-toi, dit Félicia.»
Alors la petite ombre blanche s'arrêta au bord d'un fauteuil, et resta là posée, prête à repartir, souriante et haletante, jusqu'à ce que le sommeil la prit, se mit à la bercer, à la balancer doucement sans déranger sa jolie pose, comme une libellule sur une branche de saule trempant dans l'eau et remuée par le courant.
Pendant qu'ils la regardaient dodelinant sur son fauteuil:
«Pauvre petite fée, disait Félicia, voilà ce que j'ai eu de meilleur, de plus sérieux dans la vie comme amitié, sauvegarde et tutelle... C'est ce papillon qui m'a servi de marraine... Étonnez-vous maintenant des zigzags, des envolements de mon esprit... Encore heureux que je m'en sois tenue là...»
Et, tout à coup, avec une effusion joyeuse:
«Ah! Minerve, Minerve, je suis bien contente que vous soyez venu ce soir... Mais il ne faut plus me laisser si longtemps seule, voyez-vous... J'ai besoin d'avoir près de moi un esprit droit comme le vôtre, de voir un vrai visage au milieu des masques qui m'entourent... Un affreux bourgeois tout de même, fit-elle en riant, et un provincial par-dessus le marché... Mais c'est égal! c'est encore vous que j'ai le plus de plaisir à regarder... Et je crois que ma sympathie tient surtout à une chose. Vous me rappelez quelqu'un qui a été la grande affection de ma jeunesse, un petit être sérieux et raisonnable lui aussi, cramponné au terre-à-terre de l'existence, mais y mêlant cet idéal que nous autres artistes mettons à part pour le seul profit de nos oeuvres... Des choses que vous dites me semblent venir d'elle... Vous avez la même bouche de modèle antique. Est-ce cela qui donne à vos paroles cette similitude? Je n'en sais rien, mais à coup sûr, vous vous ressemblez... Vous allez voir...»
Sur la table chargée de croquis et d'albums devant laquelle elle était assise en face de lui, elle dessinait tout en causant, le front incliné, ses cheveux frisés un peu fous ombrant son admirable petite tête. Ce n'était plus le beau monstre accroupi, au visage anxieux et ténébreux, condamnant sa propre destinée; mais une femme, une vraie femme qui aime et qui veut séduire... Cette fois, Paul oubliait toutes ses
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