bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

«Jamais, tu m'entends bien, jamais... tu m'y traînerais plutôt chez cette...»

L'ordure sortait à flot de ses lèvres lourdes, comme d'une bouche d'égout. Jansoulet pouvait se croire
dans un des affreux bouges du port de Marseille, assistant à une querelle de fille et de nervi, ou

encore à quelque dispute en plein air entre Génoises, Maltaises et Provençales glanant sur le quai autour

des sacs de blé qu'on décharge et s'injuriant à quatre pattes dans des tourbillons de poussière d'or. C'était

bien la Levantine de port de mer, l'enfant gâtée, abandonnée, qui le soir, de sa terrasse, ou du fond de sa

gondole, a entendu les matelots s'injurier dans toutes les langues des mers latines et qui a tout retenu. Le

malheureux la regardait, effaré, atterré de ce qu'elle le forçait d'entendre, de sa grotesque personne

écumant et râlant:

«Non, je n'irai pas... non, je n'irai pas.»

Et c'était la mère de ses enfants, une demoiselle Afchin!

Soudain, à la pensée que son sort était entre les mains de cette femme, qu'il ne lui en coûterait qu'une
robe à mettre pour le sauver, et que l'heure fuyait, que bientôt il ne serait plus temps, une bouffée de

crime lui monta au cerveau, décomposa tous ses traits. Il marcha droit sur elle, les mains ouvertes et

crispées d'un air si terrible que la fille Afchin, épouvantée, se précipita en appelant vers la porte par où le

masseur venait de sortir:

«Aristide!...»

Ce cri, cette voix, cette intimité de sa femme avec le subalterne... Jansoulet s'arrêta, dégrisé de sa colère,
puis avec un geste de dégoût s'élança dehors, en jetant les portes, plus pressé encore de fuir le malheur et

l'horreur qu'il devinait dans sa maison que d'aller chercher là-bas le secours qu'on lui avait promis.

Un quart d'heure après, il faisait son entrée chez Hemerlingue, envoyait en entrant un geste désolé au
banquier, et s'approchait de la baronne en balbutiant la phrase toute faite qu'il avait entendu répéter si

souvent, le soir de son bal... «Sa femme très souffrante... désespérée de n'avoir pu...» Elle ne lui laissa

pas le temps d'achever, se leva lentement, se déroula fine et longue couleuvre dans les draperies biaisées

de sa robe étroite, dit sans le regarder avec son accent corrigé: «Oh! je savais... je savais...» puis changea

de place et ne s'occupa plus de lui. Il essaya de s'approcher d'Hemerlingue, mais celui-ci semblait très

absorbé dans sa causerie avec Maurice Trott. Alors il vint s'asseoir près de madame Jenkins dont

l'isolement tint compagnie au sien. Mais, tout en causant avec la pauvre femme, aussi languissante qu'il

était lui-même préoccupé, il regardait la baronne faire les honneurs de ce salon, si confortable auprès de

ses grandes halles dorées.

On partait. Madame Hemerlingue reconduisait quelques-unes de ces dames, tendait son front à la vieille
princesse, s'inclinait sous la bénédiction de l'évêque Arménien, saluait d'un sourire les jeunes gandins à

cannes, trouvait pour chacun l'adieu qu'il fallait avec une aisance parfaite; et le malheureux ne pouvait

s'empêcher de comparer cette esclave orientale si Parisienne, si distinguée au milieu de la société la plus

exquise du monde, avec l'autre là-bas, l'Européenne avachie par l'Orient, abrutie de tabac turc et bouffie

d'oisiveté. Ses ambitions, son orgueil de mari étaient déçus, humiliés dans cette union dont il voyait

maintenant le danger et le vide, dernière cruauté du destin qui lui enlevait même le refuge du bonheur

intime contre toutes ses déconvenues publiques.

Peu à peu le salon se dégarnissait. Les Levantines disparaissaient l'une après l'autre, laissant chaque fois
un vide immense à leur place. Madame Jenkins était partie, il ne restait plus que deux ou trois dames

< page précédente | 69 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.