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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

décider, agir pour elle; du reste allant volontiers où l'on voulait, une fois partie. Et c'est sur cette facilité
qu'il comptait pour l'entraîner chez Hemerlingue. Mais lorsqu'après le déjeuner, Jansoulet habillé,

superbe, suant pour entrer dans ses gants, fit demander si madame serait bientôt prête, on lui répondit que

madame ne sortait pas. Le cas était grave, si grave que, laissant là tous les intermédiaires de valets et de

servantes, qu'ils se dépêchaient dans leurs entretiens conjugaux, il monta l'escalier quatre à quatre et entra

comme un coup de mistral dans les appartements capitonnés de la Levantine.

Elle était encore au lit, revêtue de cette grande tunique ouverte en soie de deux couleurs que les
Mauresques appellent une djebba, et de leur petit bonnet brodé d'or d'où s'échappait sa belle crinière

noire et lourde, tout emmêlée autour de sa face lunaire enflammée par le repas qu'elle venait de finir. Les

manches de la djebba relevées laissaient voir deux bras énormes, déformés, chargés de bracelets, de

longues chaînettes errant sur un fouillis de petits miroirs, de chapelets rouges, de boîtes de senteurs, de

pipes microscopiques, d'étuis à cigarettes, l'étalage puéril et bimbelotier d'une couchette de Mauresque à

son lever.

La chambre, où flottait la fumée opiacée et capiteuse du tabac turc, présentait le même désordre. Des
négresses allaient, venaient, desservant lentement le café de leur maîtresse, la gazelle favorite lappait le

fond d'une tasse que son museau fin renversait sur le tapis, tandis qu'assis au pied du lit avec une

familiarité touchante, le sombre Cabassu lisait à haute voix à madame un drame en vers qu'on allait jouer

prochainement chez Cardailhac. La Levantine était stupéfiée par cette lecture, absolument ahurie:

«Mon cher, dit-elle à Jansoulet dans son épais accent de Flamande, je ne sais pas à quoi songe notre
directeur... Je suis en train de lire cette pièce de Révolte dont il s'est toqué... Mais c'est crevant.

Ça n'a jamais été du théâtre.

- Je me moque bien du théâtre, fit Jansoulet furieux malgré tout son respect pour la fille des Afchin.
Comment! vous n'êtes pas encore habillée?... On ne vous a donc pas dit que nous sortions?»

On le lui avait dit, mais elle s'était mise à lire cette bête de pièce. Et de son air endormi:

«Nous sortirons demain.

- Demain! C'est impossible... On nous attend aujourd'hui même... Une visite très importante.

- Où donc cela?»

Il hésita une seconde, puis:

«Chez Hemerlingue.»

Elle leva sur lui ses gros yeux, persuadée qu'il voulait rire. Alors il lui raconta sa rencontre avec le baron
aux funérailles de Mora et la convention qu'ils avaient faite ensemble.

«Allez-y si vous voulez, dit-elle froidement; mais vous me connaissez bien peu si vous croyez que moi,
une demoiselle Afchin, je mettrai jamais les pieds chez cette esclave.»

Prudemment, Cabassu, voyant la tournure du débat, avait disparu dans une pièce voisine, les cinq cahiers
de Révolte empilés sous son bras.

«Allons, dit le Nabab à sa femme, je vois bien que vous ne connaissez pas la terrible position où je me
trouve... Écoutez alors...»

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