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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

si bien que, malgré la saison déjà très avancée, madame Jansoulet, en arrivant vers quatre heures à l'hôtel
du faubourg Saint-Honoré, aurait pu voir devant la haute porte cintrée, à côté de la discrète livrée feuille

morte de la princesse de Dions et de beaucoup de blasons authentiques, les armes parlantes,

prétentieuses, les roues multicolores d'une foule d'équipages financiers et les grands laquais poudrés des

Caraïscaki.

En haut, dans les salons de réception, même assemblage bizarre et glorieux. C'était un va-et-vient sur les
tapis des deux premières pièces désertes, un passage de froissements soyeux, jusqu'au boudoir où la

baronne se tenait, partageant ses attentions, ses cajoleries entre les deux camps bien distincts; d'un côté,

des toilettes sombres, d'apparence modeste, d'une recherche appréciable seulement aux yeux exercés; de

l'autre, un printemps tapageur à couleurs vives, corsages opulents, diamants prodigués, écharpes

flottantes, modes d'exportation où l'on sentait comme un regret de climat plus chaud et de vie luxueuse

étalée. De grands coups d'éventails par ici, des chuchotements discrets par là. Très peu d'hommes,

quelques jeunes gens bien pensants, muets, immobiles, suçant la pomme de leurs cannes, deux ou trois

figures de schumaker, debout derrière le large dos de leurs épouses, parlant la tête basse comme s'ils

proposaient des objets de contrebande; dans un coin, la belle barbe patriarcale et le camail violet d'un

évêque orthodoxe d'Arménie.

La baronne, pour essayer de rallier ces diversités mondaines, pour garder son salon plein jusqu'à la
fameuse entrevue, se déplaçait continuellement, tenait tête à dix conversations différentes, élevant sa

voix harmonieuse et veloutée au diapason gazouillant qui distingue les Orientales, enlaçante et câline,

l'esprit souple comme la taille, abordant tous les sujets, et mêlant ainsi qu'il convient la mode et les

sermons de charité, les théâtres et les ventes, la faiseuse et le confesseur. Un grand charme personnel se

joignait à cette science acquise de la maîtresse de maison, science visible jusque dans sa mise toute noire

et très simple qui faisait ressortir sa pâleur de cloître, ses yeux de houri, ses cheveux brillants et nattés,

séparés sur un front étroit et pur; un front, dont la bouche trop mince accentuait le mystère, fermant aux

curieux tout le passé varié et déjà si rempli de cette ancienne cadine, qui n'avait pas d'âge, ignorait

elle-même la date de sa naissance, ne se souvenait pas d'avoir été enfant.

Évidemment si la puissance absolue du mal, très rare chez les femmes que leur nature physique
impressionnable livre à tant de courants divers, pouvait tenir dans une âme, c'était bien dans celle de cette

esclave faite aux concessions et aux bassesses, révoltée, mais patiente, et maîtresse d'elle-même comme

toutes celles que l'habitude d'un voile abaissé sur les yeux a accoutumées à mentir sans danger ni

scrupule.

En ce moment, personne n'aurait pu se douter de l'angoisse qui l'agitait, à la voir agenouillée devant la
princesse, vieille bonne femme sans façon, de qui la Fuernberg disait tout le temps: «Si c'est une

princesse, ça!»

«Oh! je vous en prie, ma marraine, ne vous en allez pas encore.»

Elle l'enveloppait de toutes sortes de câlineries, de grâces, de petites mines, sans lui avouer, bien entendu,
qu'elle tenait à la garder jusqu'à l'arrivée de Jansoulet pour la faire servir à son triomphe.

«C'est que, disait la bonne dame en montrant le majestueux Arménien, silencieux et grave, son chapeau à
glands sur les genoux, j'ai à conduire ce pauvre monseigneur au Grand Saint-Christophe pour

acheter des médailles. Il ne s'en tirerait pas sans moi.

- Si, si, je veux... Il faut... Encore quelques minutes.»

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