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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

bientôt suivis de la première communion, du renouvellement, de la confirmation, tous prétextes pour la
marraine d'accompagner sa filleule, de guider cette jeune âme, d'assister aux transports naïfs d'une

croyance neuve, et aussi d'arborer des toilettes variées, nuancées à l'éclat ou au sentiment de la

cérémonie. Mais il n'arrive pas communément qu'un haut baron financier amène à Paris une esclave

arménienne dont il a fait sa légitime épouse.

Esclave! C'était cela la tare dans ce passé de femme d'Orient, jadis achetée au bazar d'Andrinople pour le
compte de l'empereur du Maroc, puis, à la mort de l'empereur et à la dispersion de son harem, vendue au

jeune bey Ahmed. Hemerlingue l'avait épousée à sa sortie de ce nouveau sérail, mais sans pouvoir la

faire accepter à Tunis, où aucune femme, Mauresque, Turque, Européenne, ne consentit à traiter une

ancienne esclave d'égale à égale, par un préjugé assez semblable à celui qui sépare la créole de la

quarteronne la mieux déguisée. Il y a là une répugnance invincible que le ménage Hemerlingue retrouva

jusque dans Paris, où les colonies étrangères se constituent en petits cercles remplis de susceptibilités et

de traditions locales. Yamina passa ainsi deux ou trois ans dans une solitude complète dont elle sut bien

utiliser tous les rancoeurs et les loisirs, car c'était une femme ambitieuse, d'une volonté, d'un entêtement

extraordinaires. Elle apprit à fond la langue française, dit adieu pour toujours à ses vestes brodées et à ses

pantalons de soie rose, sut assouplir sa taille et sa démarche aux toilettes européennes, à l'embarras des

longues jupes; puis, un soir d'Opéra, montra aux Parisiens émerveillés la silhouette encore un peu

sauvage, mais fine, élégante, et si originale d'une musulmane décolletée par Léonard.

Le sacrifice de la religion suivit de près celui du costume. Depuis longtemps, madame Hemerlingue avait
renoncé à toute pratique mahométane, quand maître Le Merquier, l'intime du ménage et son cicérone à

Paris, leur démontra qu'une conversion solennelle de la baronne lui ouvrirait les portes de cette partie du

monde parisien dont l'accès semble être devenu de plus en plus difficile, à mesure que la société s'est

démocratisée tout autour. Le faubourg Saint-Germain une fois conquis, tout le reste suivrait. Et, en effet,

lorsqu'après le retentissement du baptême, on sut que les plus grands noms de France ne dédaignaient pas

de se rencontrer aux samedis de la baronne Hemerlingue, les dames Gügenheim, Fuernberg, Caraïscaki,

Maurice Trott, toutes épouses de fez millionnaires et célèbres sur les marchés de Tunis, renonçant à leurs

préventions, sollicitèrent d'être admises chez l'ancienne esclave. Seule, madame Jansoulet, nouvellement

débarquée avec un stock d'idées orientales encombrantes dans son esprit, comme son narghilé, ses oeufs

d'autruche, tout le bibelot tunisien l'était dans son intérieur, protesta contre ce qu'elle appelait une

inconvenance, une lâcheté, et déclara qu'elle ne mettrait jamais les pieds chez «ça». Il se fit aussitôt chez

les dames Gügenheim, Caraïscaki, et autres paquets, un petit mouvement rétrograde, comme il arrive à

Paris chaque fois qu'autour d'une position irrégulière en train de se régulariser quelque résistance tenace

entraîne des regrets et des défections. On s'était trop avancé pour se retirer, mais on tint à faire mieux

sentir le prix de sa bienveillance, le sacrifice de ses préjugés; et la baronne Marie comprit très bien la

nuance rien que dans le ton protecteur des Levantines la traitant de «ma chère enfant... ma bonne petite»,

avec une hauteur un peu méprisante. Dès lors, sa haine contre les Jansoulet ne connut plus de bornes, une

haine de sérail compliquée et féroce, avec l'étranglement au bout et la noyade silencieuse, un peu plus

difficile à pratiquer à Paris que sur les rives du lac d'El-Baheira, mais dont elle préparait déjà le sac solide

terminé en garrot.

Cet acharnement expliqué et connu, on se figure quelle surprise, quelle agitation dans ce coin de société
exotique, quand la nouvelle se répandit que, non seulement la grosse Afchin - comme l'appelaient ces

dames - consentait à voir la baronne, mais qu'elle devait lui faire la première visite à son prochain

samedi. Pensez que ni les Fuernberg, ni les Trott ne voulurent manquer une pareille fête. La baronne, de

son côté, fit tout pour donner le plus d'éclat possible à cette réparation solennelle, écrivit, visita, se remua

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