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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

Jansoulet lui prit le bras pour l'aider à la descente:

«Ah! oui, il était fort... Mais toi, tu es encore plus fort que tous,... disait-il avec sa terrible intonation
gasconne.»

Hemerlingue ne protesta pas.

«C'est à ma femme que je le dois... Aussi je t'engage à faire ta paix avec elle, parce que sans ça...

- Oh! n'aie pas peur... nous viendrons samedi... mais tu me conduiras chez Le Merquier.»

Et pendant que les deux silhouettes, l'une haute, carrée, l'autre massive et courte disparaissaient dans les
détours du grand labyrinthe, pendant que la voix de Jansoulet guidant son ami: «par ici, mon vieux...

appuie-toi bien,» se perdait insensiblement, un rayon égaré du couchant éclairait derrière eux, sur le

terre-plein, le buste expressif et colossal, au large front sous les cheveux longs et relevés, à la lèvre

puissante et ironique, de Balzac qui les regardait...

XX. LA BARONNE HEMERLINGUE

Tout au bout de la longue voûte sous laquelle se trouvaient les bureaux d'Hemerlingue et fils, noir tunnel
que le père Joyeuse avait pendant dix ans pavoisé et illuminé de ses rêves, un escalier monumental à

rampe de fer ouvragé, un escalier du vieux Paris, montait vers la gauche aux salons de réception de la

baronne prenant jour sur la cour juste au-dessus de la caisse, si bien que, pendant la belle saison, lorsque

tout reste ouvert, le tintement des pièces d'or, le fracas des piles d'écus écroulées sur les comptoirs, un

peu adouci par les hautes et moelleuses tentures des fenêtres, faisait un accompagnement mercantile aux

conversations susurrées par le catholicisme mondain.

Cela donnait tout de suite la physionomie de ce salon non moins étrange que celle qui en faisait les
honneurs, mêlant un vague bouquet de sacristie aux agitations de la Bourse et à la mondanité la plus

raffinée, éléments hétérogènes qui se croisaient, se rencontraient là sans cesse, mais restaient séparés,

comme la Seine sépare le noble faubourg catholique sous le patronage duquel s'était opérée l'éclatante

conversion de la musulmane et les quartiers financiers où Hemerlingue avait sa vie et ses relations. La

société levantine, assez nombreuse à Paris, composée en grande partie de Juifs allemands, banquiers ou

commissionnaires, qui, après avoir fait en Orient des fortunes colossales, trafiquent encore ici pour n'en

pas perdre l'habitude, se montrait assidue aux jours de la baronne. Les Tunisiens de passage ne

manquaient jamais de venir voir la femme du grand banquier en faveur, et le vieux colonel Brahim, le

chargé d'affaires du bey, avec sa bouche flasque et ses yeux éraillés, faisait son somme, tous les samedis,

au coin du même divan.

«Votre salon sent le roussi, ma petite fille, disait en riant la vieille princesse de Dions à la nouvelle Marie
que maître Le Merquier et elle avaient tenue sur les fonts baptismaux; mais la présence de ces nombreux

hérétiques, Juifs musulmans et même renégats, de ces grosses femmes couperosées, fagotées, chargées

d'or, de pendeloques, des «vrais paquets,» n'empêchait pas le faubourg Saint-Germain de visiter,

d'entourer, de surveiller la jeune catéchumène, le joujou de ces nobles dames, une poupée bien souple,

bien docile que l'on montrait, que l'on promenait, dont on citait les naïvetés évangéliques, piquantes

surtout par le contraste du passé. Peut-être se glissait-il au fond du coeur de ces aimables patronnesses

l'espoir de rencontrer dans ce monde retour d'Orient quelque nouvelle conversion à faire, l'occasion de

remplir encore l'aristocratique chapelle des Missions du spectacle si émouvant d'un de ces baptêmes

d'adultes qui vous transportent aux premiers temps de la foi, là-bas, vers les rives du Jourdain, et sont

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