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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

Elle rêva un moment avant de répondre.

«Vous avez peut-être raison, sage Minerve... Le fait est qu'il y a des jours où ma vie sonne terriblement
creux... J'y sens des trous, des profondeurs. Tout disparaît de ce que j'y jette pour la combler... Mes plus

beaux enthousiasmes artistiques s'engouffrent là-dedans et meurent chaque fois dans un soupir... Alors je

pense au mariage. Un mari, des enfants, un tas d'enfants qui se rouleraient par l'atelier, le nid à soigner

pour tout cela, la satisfaction de cette activité physique qui manque à nos existences d'art, des

occupations régulières, du train, des chants, des gaietés naïves, qui vous forceraient à jouer au lieu de

penser dans le vide, dans le noir, à rire devant un échec d'amour-propre, à n'être qu'une mère satisfaite, le

jour où le public ferait de vous une artiste usée, finie...»

Et devant cette vision de tendresse la beauté de la jeune fille prit une expression que Paul ne lui avait
jamais vue, qui le saisit tout entier, lui donna une envie folle d'emporter dans ses bras ce bel oiseau

sauvage rêvant du colombier, pour le défendre, l'abriter dans l'amour sûr d'un honnête homme.

Elle, sans le regarder, continuait:

«Je ne suis pas si envolée que j'en ai l'air, allez... Demandez à ma bonne marraine, quand elle m'a mise en
pension, si je ne me tenais pas droite à l'alignement... Mais quel gâchis ensuite dans ma vie... Si vous

saviez quelle jeunesse j'ai eue, quelle précoce expérience m'a fané l'esprit, quelle confusion dans mon

jugement de petite fille du permis et du défendu, de la raison et de la folie. L'art seul, célébré, discuté,

restait debout dans tout cela, et je me suis réfugiée en lui... C'est peut-être pourquoi je ne serai jamais

qu'une artiste, une femme en dehors des autres, une pauvre amazone au coeur prisonnier dans sa cuirasse

de fer, lancée dans le combat comme un homme et condamnée à vivre et à mourir en homme.»

Pourquoi ne lui dit-il pas alors:

«Belle guerrière, laissez là vos armes, revêtez la robe flottante et les grâces du gynécée. Je vous aime, je
vous supplie, épousez-moi pour être heureuse et pour me rendre heureux aussi.

Ah! voilà. Il avait peur que l'autre, vous savez bien, celui qui devait venir dîner ce soir et qui restait entre
eux malgré l'absence, l'entendît parler ainsi et fût en droit de le railler ou de le plaindre pour ce bel élan.

«En tout cas, je jure bien une chose, reprit-elle, c'est que si jamais j'ai une fille, je tâcherai d'en faire une
vraie femme et non pas une pauvre abandonnée comme je suis... Oh! tu sais, ma fée, ce n'est pas pour toi

que je dis cela... Tu as toujours été bonne avec ton démon, pleine de soins et de tendresses... Mais

regardez-la donc comme elle est jolie, comme elle a l'air jeune ce soir.»

Animée par le repas, les lumières, une de ces toilettes blanches dont le reflet efface les rides, la Crenmitz
renversée sur sa chaise tenait à la hauteur de ses yeux mi-clos un verre de Château-Yquem venu de la

cave du Moulin-Rouge leur voisin; et sa petite frimousse rose, ses atours flottants de pastel reflétés dans

le vin doré, qui leur prêtait son ardeur piquante, rappelaient l'ancienne héroïne des soupers fins à la sortie

du théâtre, la Crenmitz du bon temps, non pas audacieuse à la façon des étoiles de notre opéra moderne,

mais inconsciente et roulée dans son luxe comme une perle fine dans la nacre de sa coquille. Félicia, qui

décidément ce soir-là voulait plaire à tout le monde, la mit doucement sur le chapitre des souvenirs, lui fit

raconter une fois de plus ses grands triomphes de Giselle, de la Péri, et les ovations du

public, la visite des princes dans sa loge, le cadeau de la reine Amélie accompagné de si charmantes

paroles. Ces gloires évoquées grisaient la pauvre fée, ses yeux brillaient, on entendait ses petits pieds

frétiller sous la table comme pris d'une frénésie dansante... En effet, le dîner fini, quand on fut retourné

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