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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

«Écoute, Lazare, c'est toi qui es le plus fort à cette guerre que nous nous faisons depuis si longtemps... Je
suis à terre, j'y suis, là... Les épaules ont touché... Maintenant, sois généreux, épargne ton vieux copain.

Fais-moi grâce, voyons, fais-moi grâce...»

Tout tremblait en ce Méridional effondré, amolli par les démonstrations de la cérémonie funèbre.
Hemerlingue, en face de lui, n'était guère plus vaillant. Cette musique noire, cette tombe ouverte, les

discours, la canonnade et cette haute philosophie de la mort inévitable, tout cela lui avait remué les

entrailles, à ce gros baron. La voix de son ancien camarade acheva de réveiller ce qui restait d'humain

dans ce paquet de gélatine.

Son vieux copain! C'était la première fois depuis dix ans, depuis la brouille, qu'il le revoyait de si près.
Que de choses lui rappelaient ces traits basanés, ces fortes épaules si mal taillées pour l'habit brodé! La

couverture de laine mince et trouée, dans laquelle ils se roulaient tous deux pour dormir sur le pont du

Sinaï
, la ration partagée fraternellement, les courses dans la campagne brûlée de Marseille où l'on
volait de gros oignons qu'on mangeait crus au revers d'un fossé, les rêves, les projets, les sous mis en

commun, et quand la fortune commença à leur sourire, les farces qu'ils avaient faites ensemble, les bons

petits soupers fins où l'on se disait tout, les coudes sur la table.

Comment peut-on en arriver à se brouiller quand on se connaît si bien, quand on a vécu comme deux
jumeaux pendus à une maigre et forte nourrice, la misère, partagé son lait aigri et ses rudes caresses! Ces

pensées, longues à analyser, traversaient comme un éclair l'esprit d'Hemerlingue. Presque instinctivement

il laissa tomber sa main lourde dans celle que lui tendait le Nabab. Quelque chose d'animal s'émut en

eux, plus fort que leur rancune, et ces deux hommes qui, depuis dix ans, essayaient de se ruiner, de se

déshonorer, se mirent à causer à coeur ouvert.

Généralement, entre amis qui se retrouvent, les premières effusions passées, on reste muet, comme si l'on
n'avait plus rien à se conter, tandis qu'au contraire c'est l'abondance des choses, leur afflux précipité qui

les empêche de sortir. Les deux copains en étaient là; mais Jansoulet serrait bien fort le bras du banquier

dans la crainte de le voir s'échapper, résister au bon mouvement qu'il venait de provoquer en lui:

«Tu n'es pas pressé, n'est-ce pas?... Nous pouvons nous promener un moment, si tu veux... Il ne pleut
plus, il fait bon... on a vingt ans de moins.

- Oui, ça fait plaisir, dit Hemerlingue...; seulement je ne peux pas marcher longtemps..., mes jambes sont
lourdes...

- C'est vrai, tes pauvres jambes... Tiens, voilà un banc, là-bas. Allons nous asseoir. Appuie-toi sur moi,
mon vieux.»

Et le Nabab, avec des attentions fraternelles, le conduisait jusqu'à un de ces bancs espacés contre les
tombes, où se reposent ces deuils inconsolables qui font du cimetière leur promenade et leur séjour

habituels. Il l'installait, le couvait du regard, le plaignait de son infirmité, et, par un courant tout naturel

dans un pareil endroit, ils en arrivaient à causer de leurs santés, de l'âge qui venait. L'un était hydropique,

l'autre sujet aux coups de sang. Tous deux se soignaient par les perles Jenkins, un remède dangereux, à

preuve Mora si vite enlevé.

«Mon pauvre duc! dit Jansoulet.

- Une grande perte pour le pays, fit le banquier d'un air pénétré.»

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