bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

voitures. On échange de grands saluts, des sourires discrets, pendant que les carrosses de deuil
dégringolent les allées au galop, montrent des alignements de cochers noirs, le dos arrondi, le chapeau en

bataille, le carrick flottant au vent de la course.

L'impression générale, c'est le débarras d'une longue et fatigante figuration, un empressement légitime à
aller quitter le harnais administratif, les costumes de cérémonie, à déboucler les ceinturons, les

hausse-cols et les rabats, à détendre les physionomies qui, elles aussi, portaient des entraves.

Lourd et court, traînant péniblement ses jambes enflées, Hemerlingue se dépêchait vers la sortie, résistant
aux offres qu'on lui faisait de monter dans les voitures, sachant bien que la sienne seule était à la mesure

de son éléphantiasis.

«Baron, baron, par ici... Il y a une place pour vous.

- Non, merci. Je marche pour me dégourdir.»

Et, afin d'éviter ces propositions qui à la longue le gênaient, il prit une allée transversale presque déserte,
trop déserte même, car à peine y fut-il engagé que le baron le regretta. Depuis son entrée dans le

cimetière, il n'avait qu'une préoccupation, la peur de se trouver face à face avec Jansoulet dont il

connaissait la violence, et qui pourrait bien oublier la majesté du lieu, renouveler en plein Père-Lachaise

le scandale de la rue Royale. Deux ou trois fois pendant la cérémonie, il avait vu la grosse tête de l'ancien

copain émerger de cette quantité de types incolores dont l'assistance était pleine et se diriger vers lui, le

chercher avec le désir d'une rencontre. Encore là-bas, dans la grande allée, on aurait eu du monde en cas

de malheur, tandis qu'ici... Brr... C'est cette inquiétude qui lui faisait forcer son pas court; son haleine

soufflante; mais en vain. Comme il se retournait dans sa peur d'être suivi, les hautes et robustes épaules

du Nabab apparurent à l'entrée de l'allée. Impossible au poussah de se faufiler dans l'étroit écart des

tombes si serrées que la place y manque aux agenouillements. Le sol gras et détrempé glissait, s'enfonçait

sous ses pieds. Il prit le parti de marcher d'un air indifférent, comptant que l'autre ne le reconnaîtrait

peut-être pas. Mais une voix éraillée et puissante cria derrière lui:

«Lazare!»

Il s'appelait Lazare, ce richard. Il ne répondit pas, essaya de rejoindre un groupe d'officiers qui marchait
devant lui, très loin.

«Lazare! Oh! Lazare!»

Comme autrefois sur le quai de Marseille... Il fut tenté de s'arrêter sous le coup d'une ancienne habitude,
puis le souvenir de ses infamies, de tout le mal qu'il avait fait au Nabab, qu'il était en train de lui faire

encore, lui revint tout à coup avec une peur horrible poussée au paroxysme, lorsqu'une main de fer

brusquement le harponna. Une sueur de lâcheté courut par tous ses membres avachis, son visage jaunit

encore, ses yeux clignotèrent au vent de la formidable claque qu'il attendait venir, tandis que ses gros

bras se levaient instinctivement pour parer le coup.

«Oh! n'aie pas peur... Je ne te veux pas de mal, dit Jansoulet tristement... Seulement je viens te demander
de ne plus m'en faire.»

Il s'arrêta pour respirer. Le banquier, stupide, effaré, ouvrait ses yeux ronds de chouette devant cette
émotion suffocante.

< page précédente | 58 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.