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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

Nabab, amolli par ces musiques, cette pompe, il lui semblait qu'il enterrait toute sa fortune, toutes ses
ambitions de gloire et de dignité. Et c'était encore une variété d'indifférence.

Dans le public le contentement d'un beau spectacle, cette joie de faire d'un jour de semaine un dimanche
dominaient tout autre sentiment. Sur le parcours des boulevards, les spectateurs des balcons auraient

presque applaudi; ici, dans les quartiers populeux, l'irrévérence se manifestait encore plus franchement.

Des blagues, des mots de voyou sur le mort et ses frasques que tout Paris connaissait, des rires soulevés

par les grands chapeaux des rabbins, la «touche» du conseil des prud'hommes, se croisaient dans l'air

entre deux roulements de tambour. Les pieds dans l'eau, en blouse, en bourgeron, la casquette levée par

habitude, la misère, le travail forcé, le chômage et la grève, regardaient passer en ricanant cet habitant

d'une autre sphère, ce brillant duc descendu de tous ses honneurs, et qui jamais peut-être de son vivant

n'avait abordé cette extrémité de ville. Mais voilà. Pour arriver là-haut où tout le monde va, il faut

prendre la route de tout le monde, le faubourg Saint-Antoine, la rue de la Roquette, jusqu'à cette grande

porte d'octroi si largement ouverte sur l'infini. Et dame! cela semble bon de voir que des seigneurs

comme Mora, des ducs, des ministres, remontent tous le même chemin pour la même destination. Cette

égalité dans la mort console de bien des injustices de la vie. Demain, le pain semblera moins cher, le vin

meilleur, l'outil moins lourd, quand on pourra se dire en se levant: «Tout de même, ce vieux Mora, il y

est venu comme les autres!...»

Le défilé continuait toujours, plus fatigant encore que lugubre. A présent c'étaient des sociétés chorales,
les députations de l'armée, de la marine, officiers de toutes armes, se pressant en troupeau devant une

longue file de véhicules vides, voitures de deuil, voitures de maîtres alignées là pour l'étiquette; puis les

troupes suivaient à leur tour, et dans le faubourg sordide, cette longue rue de la Roquette déjà

fourmillante à perte de vue, s'engouffrait toute une armée, fantassins, dragons, lanciers, carabiniers,

lourds canons la gueule en l'air, prêts à aboyer, ébranlant les pavés et les vitres, mais ne parvenant pas à

couvrir le ronflement des tambours, ronflement sinistre et sauvage qui rappelait l'imagination de Félicia

vers ces funérailles de Négous africains où des milliers de victimes immolées accompagnent l'âme d'un

prince pour qu'elle ne s'en aille pas seule au royaume des esprits, et lui faisait penser que peut-être cette

pompeuse et interminable suite allait descendre et disparaître dans la fosse surhumaine assez grande pour

la contenir toute.

«... Maintenant et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il,_» murmura la Crenmitz pendant que le fiacre
s'ébranlait sur la place éclaircie où la Liberté toute en or semblait prendre là-haut dans l'espace une

magique envolée; et cette prière de la vieille danseuse fut peut-être la seule note émue et sincère soulevée

sur l'immense parcours des funérailles.

* * * * *

Tous les discours sont finis, trois longs discours aussi glacials que le caveau où le mort vient de
descendre, trois déclamations officielles qui ont surtout fourni aux orateurs l'occasion de faire parler bien

haut leur dévouement aux intérêts de la Dynastie. Quinze fois les canons ont frappé les échos nombreux

du cimetière, agité les couronnes de jais et d'immortelles, les ex-votos légers pendus aux angles des

entourages, et tandis qu'une buée rougeâtre flotte et roule dans une odeur de poudre à travers la ville des

morts, monte et se mêle lentement aux fumées d'usine du quartier plébéien, l'innombrable assemblée se

disperse aussi, disséminée par les rues en pente, les hauts escaliers tout blancs dans la verdure, avec un

murmure confus, un ruissellement de flots sur les roches. Robes pourpres, robes noires, habits bleus et

verts, aiguillettes d'or, fines épées qu'on assure de la main en marchant, se hâtent de rejoindre les

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