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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

tous les magasins fermés, et les balcons, malgré la pluie, débordant de corps penchés en avant dans la
direction de l'église, comme pour un passage de boeuf gras ou une rentrée de troupes victorieuses. Paris,

affamé de spectacles, s'en fait indifféremment avec tout, aussi bien la guerre civile que l'enterrement d'un

homme d'État...

Il fallut que le fiacre revînt encore sur ses pas, fît un nouveau détour, et l'on se figure la mauvaise humeur
du cocher et de ses bêtes, tous trois Parisiens dans l'âme et furieux de se priver d'une si belle

représentation. Alors commença par les rues désertes et silencieuses, toute la vie de Paris s'étant portée

dans la grande artère du boulevard, une course capricieuse et désordonnée, un trimballement insensé de

fiacre à l'heure, touchant aux points extrêmes du faubourg Saint-Martin, du faubourg Saint-Denis,

redescendant vers le centre et retrouvant toujours à bout de circuits et de ruses le même obstacle

embusqué, le même attroupement, quelque tronçon du noir défilé entrevu dans l'écartement d'une rue, se

déroulant lentement sous la pluie au son des tambours voilés, son mat et lourd comme celui de la terre

s'éboulant dans un trou.

Quel supplice pour Félicia! C'étaient sa faute et son remords qui traversaient Paris dans cette pompe
solennelle, ce train funèbre, ce deuil public reflété jusqu'aux nuages; et l'orgueilleuse fille se révoltait

contre cet affront que lui faisaient les choses, le fuyait au fond de la voiture, où elle restait les yeux

fermés, anéantie, tandis que la vieille Crenmitz, croyant à son chagrin, la voyant si nerveuse, s'efforçait

de la consoler, pleurait elle-même sur leur séparation, et, se cachant aussi, laissait toute la portière du

fiacre au grand sloughi algérien, sa tête fine flairant le vent, et ses deux pattes despotiquement appuyées

avec une raideur héraldique. Enfin, après mille détours interminables, le fiacre s'arrêta tout à coup,

s'ébranla encore péniblement au milieu de cris et d'injures, puis ballotté, soulevé, les bagages de son faîte

menaçant son équilibre, il finit par ne plus bouger, arrêté, maintenu, comme à l'ancre.

«Bon Dieu! que de monde!... murmura la Crenmitz, terrifiée.»

Félicia sortit de sa torpeur:

«Où sommes-nous donc?»

Sous un ciel incolore, enfumé, rayé d'une pluie à fins réseaux tendue en gaze sur la réalité des choses,
une place s'étendait, un carrefour immense, comblé par un océan humain s'écoulant de toutes les voix

aboutissantes, immobilisé là autour d'une haute colonne de bronze qui dominait cette houle comme le

mât gigantesque d'un navire sombré. Des cavaliers par escadrons, le sabre au poing, des canons en

batteries s'espaçaient au bord d'une travée libre, tout un appareil farouche attendant celui qui devait

passer tout à l'heure, peut-être pour essayer de le reprendre, l'enlever de vive force à l'ennemi formidable

qui l'emmenait. Hélas! Toutes les charges de cavalerie, toutes les canonnades n'y pouvaient plus rien. Le

prisonnier s'en allait solidement garotté, défendu par une triple muraille de bois dur, de métal et de

velours inaccessible, et ce n'était pas de ces soldats qu'il pouvait espérer sa délivrance.

«Allez-vous-en... je ne veux pas rester là,» dit Félicia furieuse, attrapant le carrick mouillé du cocher,
prise d'une terreur folle à l'idée du cauchemar qui la poursuivait, de ce qu'elle entendait venir dans un

affreux roulement encore lointain, plus proche de minute en minute. Mais, au premier mouvement des

roues, les cris, les huées recommencèrent. Pensant qu'on le laisserait franchir la place, le cocher avait

pénétré à grand'peine jusqu'aux premiers rangs de la foule maintenant refermée derrière lui et refusant de

lui livrer passage. Nul moyen de reculer ou d'avancer. Il fallait rester là, supporter ces haleines de peuple

et d'alcool, ces regards curieux allumés d'avance pour un spectacle exceptionnel, et dévisageant la belle

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