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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

honteux, c'étaient les seuls souvenirs que lui laissait cette liaison de deux semaines, cette faute sans
amour où son orgueil même n'avait pu se satisfaire par l'éclat d'un beau scandale. La souillure inutile et

ineffaçable, la chute bête en plein ruisseau d'une femme qui ne sait pas marcher, et que gêne pour se

relever l'ironique pitié des passants.

Un instant elle pensa au suicide, puis l'idée qu'on l'attribuerait à un désespoir de coeur l'arrêta. Elle vit
d'avance l'attendrissement sentimental des salons, la sotte figure que ferait sa prétendue passion au milieu

des innombrables bonnes fortunes du duc, et les violettes de Parme effeuillées par les jolis Moëssard du

journalisme sur sa tombe creusée si proche de l'autre. Il lui restait le voyage, un de ces voyages tellement

lointains qu'ils dépaysent jusqu'aux pensées. Malheureusement l'argent manquait. Alors elle se souvint

qu'au lendemain de son grand succès à l'Exposition, le vieux Brahim-Bey était venu la voir, lui faire au

nom de son maître des propositions magnifiques pour de grands travaux à exécuter à Tunis. Elle avait dit

non, à ce moment-là, sans se laisser tenter par des prix orientaux, une hospitalité splendide, la plus belle

cour du Bardo comme atelier avec son pourtour d'arcades en dentelle. Mais à présent elle voulait bien.

Elle n'eut qu'un signe à faire, le marché fut tout de suite conclu, et après un échange de dépêches, un

emballage hâtif et la maison fermée, elle prit le chemin de la gare comme pour une absence de huit jours,

étonnée elle-même de sa prompte décision, flattée dans tous les côtés aventureux et artistiques de sa

nature par l'espoir d'une vie nouvelle sous un climat inconnu.

Le yacht de plaisance du bey devait l'attendre à Gênes; et d'avance, fermant les yeux dans le fiacre qui
l'emmenait, elle voyait les pierres blanches d'un port italien enserrant une mer irisée où le soleil avait

déjà des lueurs d'Orient, où tout chantait, jusqu'au gonflement des voiles sur le bleu. Justement ce jour-là

Paris était boueux, uniformément gris, inondé d'une de ces pluies continues qui semblent faites pour lui

seul, être montées en nuages de son fleuve, de ses fumées, de son haleine de monstre, et redescendues en

ruissellement de ses toits, de ses gouttières, des innombrables fenêtres de ses mansardes. Félicia avait

hâte de le fuir, ce triste Paris, et son impatience fiévreuse s'en prenait au cocher qui ne marchait pas, aux

chevaux, deux vraies rosses de fiacre, à un encombrement inexplicable de voitures, d'omnibus refoulés

aux abords du pont de la Concorde.

«Mais allez donc, cocher, allez donc...

- Je ne peux pas, Madame..., c'est l'enterrement.»

Elle mit la tête à la portière et la retira tout de suite épouvantée. Une haie de soldats marchant le fusil
renversé, une confusion de casques, de coiffures soulevées au dessus des fronts sur le passage d'un

interminable cortège. C'était l'enterrement de Mora qui défilait...

«Ne restez pas là... faites le tour..., cria-t-elle au cocher...»

La voiture vira péniblement, s'arrachant à regret à ce spectacle superbe que Paris attendait depuis quatre
jours, remonta les avenues, prit la rue Montaigne, et, de son petit trot rechigné et lambin, déboucha à la

Madeleine par le boulevard Malesherbes. Ici, l'encombrement était plus fort, plus compact. Dans la pluie

brumeuse, les vitraux de l'église illuminés, le retentissement sourd des chants funèbres sous les tentures

noires prodiguées où disparaissait même la forme du temple grec, remplissaient toute la place de l'office

en célébration, tandis que la plus grande partie de l'immense convoi se pressait encore dans la rue

Royale, jusque vers les ponts, longue ligne noire rattachant le défunt à cette grille du Corps législatif qu'il

avait si souvent franchie. Au delà de la Madeleine, la chaussée des boulevards s'ouvrait toute vide,

élargie, entre deux haies de soldats, l'arme au pied, contenant les curieux sur les trottoirs noirs de monde,

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