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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

une voix connue, celle de Cardailhac, qui dictait des noms, et le grincement des plumes sur le papier.
L'habile metteur en scène des fêtes du bey organisait avec la même ardeur les pompes funèbres du duc de

Mora. Quelle activité! L'Excellence était morte dans la soirée, dès le matin dix mille lettres s'imprimaient

déjà, et tout ce qui dans la maison savait tenir une plume, s'occupait aux adresses. Sans traverser ces

bureaux improvisés, Jansoulet arrivait au salon d'attente si peuplé d'ordinaire, aujourd'hui tous ses

fauteuils vides. Au milieu, sur une table, le chapeau, la canne et les gants de M. le duc, toujours préparés

pour les sorties imprévues de façon à éviter même le souci d'un ordre. Les objets que nous portons

gardent quelque chose de nous. La courbe du chapeau rappelait celle des moustaches, les gants clairs

étaient prêts à serrer le jonc chinois souple et solide, tout l'ensemble frémissait et vivait comme si le duc

allait paraître, étendre la main en causant, prendre cela et sortir.

Oh! non, M. le duc n'allait pas sortir... Jansoulet n'eut qu'à s'approcher de la porte de la chambre
entre-bâillée, pour voir sur le lit élevé de trois marches - toujours l'estrade même après la mort - une

forme rigide, hautaine, un profil immobile et vieilli, transformé par la barbe poussée toute grise en une

nuit; contre le chevet en pente, agenouillée, affaissée dans les draperies blanches, une femme dont les

cheveux blonds ruisselaient abandonnés, prêts à tomber sous les ciseaux de l'éternel veuvage, puis un

prêtre, une religieuse, recueillis dans cette atmosphère de la veillée mortuaire où se mêlent la fatigue des

nuits blanches et les chuchotements de la prière et de l'ombre.

Cette chambre où tant d'ambitions avaient senti grandir leurs ailes, où s'agitèrent tant d'espoirs et de
déconvenues, était tout à l'apaisement de la mort qui passe. Pas un bruit, pas un soupir. Seulement,

malgré l'heure matinale, là-bas, vers le pont de la Concorde, une petite clarinette aigre et vive dominait le

roulement des premières voitures; mais sa raillerie énervante était désormais perdue pour celui qui

dormait là, montrant au Nabab épouvanté l'image de son propre destin, froidi, décoloré, prêt pour la

tombe.

D'autres que Jansoulet l'ont vue plus lugubre encore, cette pièce mortuaire. Les fenêtres grandes ouvertes.
La nuit et le vent du jardin entrant librement dans un grand courant d'air. Une forme sur un tréteau: le

corps qu'on venait d'embaumer. La tête creuse, remplie d'une éponge, la cervelle dans un baquet. Le

poids de cette cervelle d'homme d'État était vraiment extraordinaire. Elle pesait, elle pesait... Les

journaux du temps ont dit le chiffre. Mais qui s'en souvient aujourd'hui?

XIX. LES FUNÉRAILLES

Ne pleure pas, ma fée, tu m'enlèves tout mon courage. Voyons, tu seras bien plus heureuse quand tu
n'auras plus ton affreux démon... Tu vas retourner à Fontainebleau soigner tes poules... Les dix mille

francs de Brahim serviront à t'installer... Et puis, n'aie pas peur, une fois là-bas, je t'enverrai de l'argent.

Puisque ce bey veut avoir de ma sculpture, on va lui faire payer la façon, tu penses... Je reviendrai riche,

riche... Qui sait? Peut-être sultane...

- Oui, tu seras sultane... mais moi, je serai morte, et je ne te verrai plus.»

Et la bonne Crenmitz désespérée se serrait dans un coin du fiacre pour qu'on ne la vît pas pleurer.

Félicia quittait Paris. Elle essayait de fuir l'horrible tristesse, l'écoeurement sinistre où la mort de Mora
venait de la plonger. Quel coup terrible pour l'orgueilleuse fille! L'ennui, le dépit, l'avaient jetée dans les

bras de cet homme; fierté, pudeur, elle lui avait tout donné, et voilà qu'il emportait tout, la laissant fanée

pour la vie, veuve sans larmes, sans deuil, sans dignité. Deux ou trois visites à Saint-James, quelques

soirées au fond d'une baignoire de petit théâtre derrière le grillage où se cloître le plaisir défendu et

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