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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

Le Nabab comprit alors qu'il était temps de se retirer, mais auparavant il voulut s'inscrire au registre du
suisse. Il s'approcha de la table, se pencha beaucoup pour y voir clair. La page était pleine. On lui indiqua

un blanc au-dessous d'une toute petite écriture filamenteuse comme en tracent les doigts trop gros, et,

quand il eut signé, le nom d'Hemerlingue se trouva dominer le sien, l'écraser, l'enlacer d'un paraphe

insidieux. Superstitieux comme un vrai Latin qu'il était, il fut frappé de ce présage, en emporta

l'épouvante avec lui.

Où dînerait-il?... Au cercle?... Place Vendôme?... Entendre encore parler de cette mort qui l'obsédait!... Il
préféra s'en aller au hasard, droit devant lui, comme tous ceux que tient une idée fixe qu'ils espèrent

dissiper en marchant. La soirée était tiède, parfumée. Il suivit les quais, toujours les quais, gagna les

arbres du Cours-la-Reine, puis revint dans ce mélange de fraîcheur d'arrosage et d'odeur de poussière fine

qui caractérise les beaux soirs à Paris. A cette heure mixte tout était désert. Ça et là des girandoles

s'allumaient pour les concerts, des flambées de gaz sortaient de la verdure. Un bruit de verres et

d'assiettes venu d'un restaurant lui donna l'idée d'entrer là.

Il avait faim quand même, ce robuste. On le servit sous une vérandah aux parois vitrées, doublées de
feuillage et donnant de face sur ce grand porche du Palais de l'Industrie, où le duc, en présence de mille

personnes, l'avait salué député. Le visage fin et aristocratique lui apparut en souvenir sous la nuit de la

voûte, tandis qu'il le voyait aussi là-bas dans la blancheur funèbre de l'oreiller; et, tout à coup, en

regardant la carte que le garçon lui présentait, il s'aperçut avec stupeur qu'elle portait la date du vingt

mai... Ainsi un mois ne s'était pas écoulé depuis l'ouverture de l'Exposition.

Il lui semblait qu'il y avait dix ans de cela. Peu à peu cependant la chaleur du repas lui réconforta le
coeur. Dans le couloir, il entendait des garçons qui parlaient:

«A-t-on des nouvelles de Mora? Il parait qu'il est très malade...

- Laisse donc, va. Il s'en tirera encore... Il n'y a de chance que pour ceux-là?»

Et l'espérance est si fort ancrée aux entrailles humaines que, malgré ce que Jansoulet avait vu et entendu,
il suffit de ces quelques mots aidés de deux bouteilles de bourgogne et de quelques petits verres pour lui

rendre le courage. Après tout, on en avait vu revenir d'aussi loin. Les médecins exagèrent souvent le mal

pour avoir plus de mérite ensuite à le conjurer. «Si j'allais voir...» Il revint vers l'hôtel, plein d'illusion,

faisant appel à cette chance qui l'avait servi tant de fois dans la vie. Et vraiment l'aspect de la princière

demeure avait de quoi fortifier son espoir. C'était la physionomie rassurante et tranquille des soirs

ordinaires, depuis l'avenue éclairée de loin en loin, majestueuse et déserte, jusqu'au perron au pied duquel

un vaste carrosse de forme antique attendait.

Dans l'antichambre, paisible aussi, brûlaient deux énormes lampes. Un valet de pied dormait dans un
coin, le suisse lisait devant la cheminée. Il regarda le nouvel arrivant par-dessus ses lunettes, ne lui dit

rien, et Jansoulet n'osa rien demander. Des piles de journaux gisant sur la table avec leurs bandes au nom

du duc semblaient avoir été jetées là comme inutiles. Le Nabab en ouvrit un, essaya de lire, mais une

marche rapide et glissante, un chuchotement de mélopée lui firent lever les yeux sur un vieillard blanc et

courbé, paré de guipures comme un autel, et qui priait en s'en allant à grands pas de prêtre, sa longue

soutane rouge déployée en traîne sur le tapis. C'était l'archevêque de Paris, accompagné de deux

assistants. La vision avec son murmure de bise glacée passa vite devant Jansoulet, s'engouffra dans le

grand carrosse et disparut emportant sa dernière espérance.

«Question de convenance, mon cher, fit Monpavon paraissant tout à coup auprès de lui... Mora est un

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