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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

il n'y avait qu'elle au monde, il n'y avait qu'elle... Quant à Paul de Géry, il n'essayait plus de résister,
repris de cet enlacement dont il avait pu se croire dégagé par l'absence et qui, dès le seuil de l'atelier,

comprimait sa volonté, le livrait lié et vaincu au sentiment qu'il était bien résolu à combattre.

* * * * *

Évidemment le dîner, un vrai dîner de gourmandise, surveillé par l'Autrichienne dans ses moindres
détails, avait été préparé pour un invité de grande volée. Depuis le haut chandelier kabyle à sept branches

de bois sculpté qui rayonnait sur la nappe couverte de broderies, jusqu'aux aiguières à long col enserrant

les vins dans des formes bizarres et exquises, l'appareil somptueux du service, la recherche des mets

aiguisés d'une pointe d'étrangeté révélaient l'importance du convive attendu, le soin qu'on avait mis à lui

plaire. On était bien chez un artiste. Peu d'argenterie, mais de superbes faïences, beaucoup d'ensemble,

sans le moindre assortiment. Le vieux Rouen, le Sèvres rose, les cristaux hollandais montés de vieux

étains ouvrés se rencontraient sur cette table comme sur un dressoir d'objets rares rassemblés par un

connaisseur pour le seul contentement de son goût. Un peu de désordre par exemple, dans ce ménage

monté au hasard de la trouvaille. Le merveilleux huilier n'avait plus de bouchons. La salière ébréchée

débordait sur la nappe, et à chaque instant: «Tiens! Qu'est devenu le moutardier?... Qu'est-ce qu'il est

arrivée cette fourchette?» Cela gênait un peu de Géry pour la jeune maîtresse de maison qui, elle, n'en

prenait aucun souci.

Mais quelque chose mettait Paul plus mal à l'aise encore, c'était la préoccupation de savoir quel hôte
privilégié il remplaçait à cette table, que l'on pouvait traiter à la fois avec tant de magnificence et un

sans-façon si complet. Malgré tout, il le sentait présent, offensant pour sa dignité personnelle, ce convive

décommandé. Il avait beau vouloir l'oublier; tout le lui rappelait, jusqu'à la parure de la bonne fée assise

en face de lui et qui gardait encore quelques-uns des grands airs dont elle s'était d'avance munie pour la

circonstance solennelle. Cette pensée le troublait, lui gâtait la joie d'être là.

En revanche, comme il arrive dans tous les duos où les unissons sont très rares, jamais il n'avait vu
Félicia si affectueuse, de si joyeuse humeur. C'était une gaieté débordante, presque enfantine, une de ces

expansions chaleureuses qu'on éprouve le danger passé, la réaction d'un feu clair flambant, après

l'émotion d'un naufrage. Elle riait de toutes ses dents, taquinait Paul sur son accent, ce qu'elle appelait ses

idées bourgeoises. «Car vous êtes un affreux bourgeois, vous savez... Mais c'est ce qui me plaît en vous...

C'est par opposition sans doute parce que je suis née sous un pont, dans un coup de vent, que j'ai toujours

aimé les natures posées, raisonnables.

- Oh! ma fille, qu'est-ce que tu vas faire croire à M. Paul, que tu es née sous un pont?... disait la bonne
Crenmitz, qui ne pouvait se faire à l'exagération de certaines images et prenait tout au pied de la lettre.

- Laisse-le croire ce qu'il voudra, ma fée... Nous ne le visons pas pour mari... Je suis sûre qu'il ne voudrait
pas de ce monstre qu'on appelle une femme artiste. Il croirait épouser le diable... Vous avez bien raison,

Minerve... L'art est un despote. Il faut se donner à lui tout entier. On met dans son oeuvre ce qu'on a

d'idéal, d'énergie, d'honnêteté, de conscience, si bien qu'il ne vous en reste plus pour la vie, et que le

travail terminé vous jette là sans force et sans boussole comme un ponton démâté à la merci de tous les

flots... Triste acquisition qu'une épouse pareille.

- Pourtant, hasarda timidement le jeune homme, il me semble que l'art, si exigeant qu'il soit, ne peut pas
accaparer la femme à lui tout seul. Que ferait-elle de ses tendresses, de ce besoin d'aimer, de se dévouer,

qui est en elle bien plus qu'en nous le mobile de tous ses actes?»

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