bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

Dans le premier silence de cette minute effroyable, pendant qu'il entendait à l'autre bout du palais la
musique étouffée du bal chez la duchesse, ce qui retenait cet homme à la vie, puissance, honneurs,

fortune, toute cette splendeur dut lui apparaître déjà lointaine et dans un irrévocable passé. Il fallait un

courage d'une trempe bien exceptionnelle pour résister à un coup pareil sans aucune excitation

d'amour-propre. Personne ne se trouvait là que l'ami, le médecin, le domestique, trois intimes au courant

de tous les secrets; les lumières écartées laissaient le lit dans l'ombre, et le mourant aurait pu se tourner

contre la muraille, s'attendrir sur lui-même sans qu'on le vît. Mais non. Pas une seconde de faiblesse, ni

d'inutiles démonstrations. Sans casser une branche aux marronniers du jardin, sans faner une fleur dans le

grand escalier du palais, en amortissant ses pas sur l'épaisseur des tapis, la Mort venait d'entr'ouvrir la

porte de ce puissant et de lui faire signe: «Arrive.» Et lui, répondait simplement: «Je suis prêt.» Une vraie

sortie d'homme du monde, imprévue, rapide et discrète.

Homme du monde! Mora ne fut autre chose que cela. Circulant dans la vie, masqué, ganté, plastronné, du
plastron de satin blanc des maîtres d'armes les jours de grand assaut, gardant immaculée et nette sa parure

de combat, sacrifiant tout à cette surface irréprochable qui lui tenait lieu d'une armure, il s'était improvisé

homme d'État en passant d'un salon sur une scène plus vaste, et fit en effet un homme d'État de premier

ordre, rien qu'avec ses qualités de mondain, l'art d'écouter et de sourire, la pratique des hommes, le

scepticisme et le sang-froid. Ce sang-froid ne le quitta pas au suprême instant.

Les yeux fixés sur le temps limité et si court qui lui restait encore, car la noire visiteuse était pressée, et il
sentait sur sa figure le souffle de la porte qu'elle n'avait pas refermée, il ne songea plus qu'à le bien

remplir et à satisfaire toutes les obligations d'une fin comme la sienne, qui ne doit laisser aucun

dévouement sans récompense ni compromettre aucun ami. Il donna la liste des quelques personnes qu'il

voulait voir et qu'on envoya chercher tout de suite, fit prévenir son chef de cabinet, et comme Jenkins

trouvait que c'était beaucoup de fatigue:

«Me garantissez-vous que je me réveillerai demain matin? J'ai un sursaut de force en ce moment...
Laissez-moi en profiter.»

Louis demanda s'il fallait avertir la duchesse. Le duc écouta, avant de répondre, les accords s'envolant du
petit bal par les fenêtres ouvertes, prolongés dans la nuit sur un archet invisible, puis:

«Attendons encore... J'ai quelque chose à terminer...»

Il fit approcher de son lit la petite table de laque pour trier lui-même les lettres à détruire; mais, sentant
ses forces décroître, il appela Monpavon: «Brûle tout,» lui dit-il d'une voix éteinte, et le voyant

s'approcher de la cheminée où la flamme montait malgré la belle saison:

«Non... pas ici... Il y en a trop... On pourrait venir.»

Monpavon prit le léger bureau, fit signe au valet de chambre de l'éclairer. Mais Jenkins s'élança:

«Restez, Louis... le duc peut avoir besoin de vous.»

Il s'empara de la lampe; et marchant avec précaution tout le long du grand corridor, explorant les salons
d'attente, les galeries dont les cheminées s'encombraient de plantes artificielles sans un reste de cendre,

ils erraient pareils à des spectres dans le silence et la nuit de l'immense demeure, vivante seulement

là-bas vers la droite où le plaisir chantait comme un oiseau sur un toit qui va s'effondrer.

«Il n'y a de feu nulle part... Que faire de tout cela?» se demandaient-ils très embarrassés. On eût dit deux

< page précédente | 46 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.