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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

Elle avait vu, et elle avait compris, malgré sa candeur d'honnêteté, car une rougeur se répandait sur ses
traits, une de ces hontes ressenties pour les fautes de ceux qu'on aime.

«Pauvre Félicia,» dit-elle tout bas, en plaignant non seulement la malheureuse abandonnée qui venait de
passer devant eux, mais aussi celui que cette défection devait frapper en plein coeur. La vérité est que

Paul de Géry n'avait eu aucune surprise de cette rencontre, qui justifiait des soupçons antérieurs et

l'éloignement instinctif éprouvé pour la charmeuse dans leur dîner des jours précédents. Mais il lui

sembla doux d'être plaint par Aline, de sentir l'apitoiement de cette voix plus tendre, de ce bras qui

s'appuyait davantage. Comme les enfants qui font les malades pour la joie des câlineries maternelles, il

laissa la consolatrice s'ingénier autour de son chagrin, lui parler de ses frères, du Nabab, et du prochain

voyage à Tunis, un beau pays, disait-on. «Il faudra nous écrire souvent, et de longues lettres, sur les

curiosités de la route, l'endroit que vous habiterez... Car on voit mieux ceux qui sont loin quand on peut

se figurer le milieu où ils vivent.» Tout en causant, ils arrivaient au bout de l'allée couverte, terminée par

une immense clairière dans laquelle se mouvait le tumulte du Bois, voitures et cavaliers s'alternant, et la

foule à cette distance piétinant dans une poudre floconneuse qui la massait confusément en troupeau.

Paul ralentit le pas, enhardi par cette dernière minute de solitude.

«Savez-vous à quoi je pense, dit-il en prenant la main d'Aline; c'est qu'on aurait plaisir à être malheureux
pour se faire consoler par vous. Mais, si précieuse que me soit votre pitié, je ne puis pourtant vous laisser

vous attendrir sur un mal imaginaire... Non, mon coeur n'est pas brisé, mais plus vivant, plus fort au

contraire. Et si je vous disais quel miracle l'a préservé, quel talisman...»

Il lui mit sous les yeux un petit cadre ovale entourant un profil sans ombres, un simple contour au crayon
où elle se reconnut, surprise d'être si jolie, comme reflétée dans le miroir magique de l'Amour. Des

larmes lui vinrent aux yeux sans qu'elle sût pourquoi, une source ouverte dont le flot battait sa poitrine

chaste. Il continua:

«Ce portrait m'appartient. Il a été fait pour moi... Cependant, au moment de partir, un scrupule m'est
venu. Je ne veux le tenir que de vous-même... Prenez-le donc, et si vous trouvez un ami plus digne,

quelqu'un qui vous aime d'un amour plus profond, plus loyal que le mien, je vous permets de le lui

donner.»

Elle s'était remise de son trouble, et regardant de Géry bien en face avec une tendresse sérieuse:

«Si je n'écoutais que mon coeur, je n'hésiterais pas à vous répondre; car si vous m'aimez comme vous
dites, je crois bien que je vous aime aussi... Mais je ne suis pas libre, je ne suis pas seule dans la vie...

regardez là-bas...»

Elle montrait son père et ses soeurs qui leur faisaient signe de loin, se hâtaient pour les rejoindre.

«Eh bien! et moi? fit Paul vivement... Est-ce que je n'ai pas les mêmes devoirs, les mêmes charges?...
Nous sommes comme deux veufs chefs de famille... Ne voulez-vous pas aimer les miens autant que

j'aime les vôtres?...

- Vrai?... C'est vrai? Vous me laisserez avec eux?... Je serai Aline pour vous et toujours Bonne Maman
pour tous nos enfants? Oh! alors, dit la chère créature rayonnante de joie et de lumière, alors voilà mon

portrait, je vous le donne... Et puis toute mon âme avec, et pour toujours...»

XVIII. LES PERLES JENKINS

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