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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

à son émotion celle de chaque auditeur, les voeux tout de blanc vêtus de mademoiselle Élise, les
hallucinations fantaisistes de M. Joyeuse, et les souhaits plus positifs d'Aline installant d'avance la

modeste fortune de sa soeur dans le nid, battu des vents mais envié de la foule, d'un ménage d'artiste.

Ah! si quelqu'un de ces promeneurs tournant pour la centième fois autour du lac, accablé par la
monotonie de son habitude, était venu écarter les branches, quelle surprise devant ce tableau! Mais se

serait-il bien douté de tout ce qu'il pouvait tenir de passion, de rêves, de poésie et d'espérance dans ce

petit coin de verdure guère plus large que l'ombre dentelée d'une fougère sur la mousse?

«Vous aviez raison, je ne connaissais pas le Bois...» disait Paul tout bas à Aline appuyée sur son bras.

Ils suivaient maintenant une allée étroite et couverte, et tout en causant marchaient d'un pas très vif, bien
en avant des autres. Ce n'était pourtant pas la terrasse du père Kontzen ni ses fritures croustillantes qui les

attiraient. Non, les beaux vers qu'ils venaient d'entendre les avaient emportés très haut, et ils n'étaient pas

encore redescendus. Ils allaient devant eux vers le bout toujours fuyant du chemin qui s'élargissait à son

extrémité dans une gloire lumineuse, une poussière de rayons comme si tout le soleil de cette belle

journée les attendait, tombé à la lisière. Jamais Paul ne s'était senti si heureux. Ce bras léger posé sur son

bras, ce pas d'enfant où le sien se guidait, lui auraient rendu la vie douce et facile autant que cette

promenade sur la mousse d'une allée verte. Il l'eût dit à la jeune fille, simplement, comme il le sentait, s'il

n'avait craint d'effaroucher cette confiance d'Aline causée sans doute par le sentiment dont elle le savait

possédé pour une autre et qui semblait écarter d'eux toute pensée d'amour.

Tout à coup, droit devant eux, là-bas sur le fond clair, un groupe de cavaliers se détacha, d'abord vague et
indistinct, laissant voir un homme et une femme élégamment montés et s'engageant dans l'allée

mystérieuse parmi les barres d'or, les ombres feuillagées, les mille points de lumière dont le sol était

jonché, qu'ils déplaçaient en avançant par bonds et qui remontaient sur eux en ramages du poitrail des

chevaux jusqu'au voile bleu de l'amazone. Cela venait lentement, capricieusement, et les deux jeunes

gens, qui s'étaient engagés dans le massif, purent voir passer tout près d'eux, avec des craquements de

cuir neuf, un bruit de mors fièrement secoués et blancs d'écume comme après une galopade furieuse,

deux bêtes superbes portant un couple humain étroitement uni par le rétrécissement du sentier; lui,

soutenant d'un bras la taille souple moulée dans un corsage de drap sombre, elle, la main à l'épaule du

cavalier et sa petite tête en profil perdu sous le tulle à demi retombé de la voilette - appuyée dessus

tendrement. Cet enlacement amoureux bercé par l'impatience des montures un peu retenues dans leur

fougue, ce baiser confondant les rênes, cette passion qui courait le bois en chasse, au milieu du jour, avec

un tel mépris de l'opinion aurait suffi à trahir le duc et Félicia, si l'ensemble fier et charmeur de l'amazone

et l'aisance aristocratique de son compagnon, sa pâleur légèrement colorée par la course et les perles

miraculeuses de Jenkins, ne les eussent déjà fait reconnaître.

Ce n'était pas extraordinaire de rencontrer Mora au Bois un dimanche. Il aimait ainsi que son maître à se
faire voir aux Parisiens, à entretenir sa popularité dans tous les publics; puis, la duchesse ne

l'accompagnait jamais ce jour-là et il pouvait tout à son aise faire une halte dans ce petit chalet de

Saint-James connu de tout Paris, et dont les lycéens se montraient en chuchotant les tourelles roses

découpées entre les arbres. Mais il fallait une folle, une affronteuse comme cette Félicia pour s'afficher

ainsi, se perdre de réputation à tout jamais... Un bruit de terrain battu, de buissons frôlés diminué par

l'éloignement, quelques herbes courbées qui se redressaient, des branches écartées reprenant leur place,

c'était tout ce qui restait de l'apparition.

«Vous avez vu?» dit Paul le premier.

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