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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2
femme, les bras, cette beauté qui meurt la dernière.
- Regarde mes kuchlen, mignonne, s'ils sont réussis cette fois... Ah! pardon, je n'avais pas vu que tu avais du monde... Tiens! Mais c'est M. Paul... Ça va bien, monsieur Paul?... Goûtez donc un de mes gâteaux...
Et l'aimable vieille, à qui ses atours semblaient prêter une vivacité extraordinaire, s'avançait en sautillant, son assiette en équilibre au bout de ses doigts de poupée.
«Laisse-le donc, lui dit Félicia tranquillement... Tu lui en offriras à dîner.
- A dîner?»
La danseuse fut si stupéfaite qu'elle manqua renverser sa jolie pâtisserie, soufflée, légère et excellente comme elle.
«Mais oui, je le garde à dîner avec nous... Oh! je vous en prie, ajouta-t-elle avec une insistance particulière en voyant le mouvement de refus du jeune homme, je vous en prie, ne me dites pas non... C'est un service véritable que vous me rendez en restant ce soir... Voyons, je n'ai pas hésité tout à l'heure, moi...»
Elle lui avait pris la main; et vraiment, l'on sentait une étrange disproportion entre sa demande et le ton suppliant, anxieux, dont elle était faite. Paul se défendit encore. Il n'était pas habillé... Comment voulait-elle?... Un dîner où elle avait du monde...
«Mon dîner?... Mais je le décommande... Voilà comme je suis... Nous serons seuls, tous les trois, avec Constance.
- Mais, Félicia, mon enfant, tu n'y songes pas... Eh bien! Et le... l'autre qui va venir tout à l'heure.
- Je vais lui écrire de rester chez lui, parbleu!
- Malheureuse, il est trop tard...
- Pas du tout. Six heures sonnent. Le dîner était pour sept heures et demie... Tu vas vite lui faire porter ça.»
Elle écrivait, en hâte, sur un coin de table.
«Quelle étrange fille, mon Dieu, mon Dieu!... murmurait la danseuse tout ahurie, pendant que Félicia, ravie, transfigurée, fermait joyeusement sa lettre.
- Voilà mon excuse faite... La migraine n'a pas été inventée pour Kadour...»
Puis, la lettre partie:
«Oh! que je suis contente; la bonne soirée que nous allons passer... Embrasse-moi donc, Constance... Cela ne nous empêchera pas de faire honneur à tes Kuchlen, et nous aurons le plaisir de te voir dans une jolie toilette qui te donne l'air plus jeune que moi.»
Il n'en fallait pas tant pour faire pardonner par la danseuse ce nouveau caprice de son cher démon et le crime de lèse-majesté auquel on venait de l'associer. En user si cavalièrement avec un pareil personnage!
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