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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

* * * * *

Vous est-il arrivé, promeneur solitaire et contemplatif, de vous coucher à plat-ventre dans le taillis
herbeux d'une forêt, parmi cette végétation particulière poussée entre les feuilles tombées de l'automne,

variée, multiple, et de laisser vos yeux errer au ras de terre devant vous? Peu à peu le sentiment de la

hauteur se perd, les branches croisées des chênes au-dessus de vos têtes forment un ciel inaccessible, et

vous voyez une forêt nouvelle s'étendre sous l'autre, ouvrir ses avenues profondes pénétrées d'une

lumière verte et mystérieuse, formées d'arbustes frêles ou chevelus terminés en cimes rondes avec des

apparences exotiques ou sauvages, des hampes de cannes à sucre, des grâces roides de palmiers, des

coupes fines retenant une goutte d'eau, des girandoles portant de petites lumières jaunes que le vent

souffle en passant. Et le miracle, c'est que, sous ces ombres légères, vivent des plantes minuscules et des

milliers d'insectes dont l'existence, vue de si près, vous révèle tous ses mystères. Une fourmi,

embarrassée comme un bûcheron sous le faix, traîne un brin d'écorce plus gros qu'elle; un scarabée

chemine sur une herbe jetée comme un pont d'un tronc à un autre, pendant que, sous une haute fougère

isolée dans un rond-point tout velouté de mousse, une petite bête bleue ou rouge attend, les antennes

droites, qu'une autre bestiole en route là-bas par quelque allée déserte arrive au rendez-vous sous l'arbre

géant. C'est une petite forêt sous la grande, trop près du sol pour que celle-ci l'aperçoive, trop humble,

trop cachée pour être atteinte par son grand orchestre de chants et de tempêtes.

Un phénomène semblable se passe au Bois de Boulogne. Derrière ces allées sablées, arrosées et nettes,
où des files de roues tournant lentement autour du lac tracent tout le jour un sillon sans cesse parcouru,

machinal, derrière cet admirable décor de verdures en murailles, d'eau captive, de roches fleuries, le vrai

bois, le bois sauvage, aux taillis vivaces, pousse et repousse, formant des abris impénétrables, traversés

de menus sentiers, de sources bruissantes. Cela, c'est le bois des petits, le bois des humbles, la petite forêt

sous la grande. Et Paul, qui, de l'aristocratique promenade parisienne ne connaissait que les longues

avenues, le lac étincelant aperçu du fond d'un carrosse ou du haut d'un break à quatre roues dans la

poussière d'un retour de Lonchamps, s'étonnait de voir le coin délicieusement abrité où ses amis l'avaient

conduit.

C'était au bord d'un étang jeté en miroir sous des saules, couvert de nénuphars et de lentilles d'eau, coupé
de place en place de larges moires blanches, rayons tombés, étalés sur la surface luisante, et que de

grandes pattes d'argyronètes rayaient comme avec des pointes de diamant.

Sur les berges en pente abritées d'une verdure déjà serrée quoique grêle, on s'était assis pour écouter la
lecture, et les jolies figures attentives, les jupes gonflées sur l'herbe faisaient penser à quelque

Décameron plus naïf et plus chaste, dans une atmosphère reposée. Pour compléter ce bien-être de nature,

cet aspect de campagne lointaine, deux ailes de moulin, dans un écart de branches, tournaient vers

Suresnes, tandis que de l'éblouissante vision luxueuse croisée à tous les carrefours du bois, il n'arrivait

qu'un roulement confus et perpétuel qu'on finissait par ne plus entendre. La voix du poète, éloquente et

jeune, montait seule dans le silence, les vers s'envolaient frémissants, répétés tout bas par d'autres lèvres

émues, et c'étaient des approbations étouffées, des frissons aux passages tragiques. Même on vit Bonne

Maman essuyer une grosse larme. Ce que c'est pourtant que de n'avoir pas de broderie en main.

La première oeuvre!... Révolte était cela pour André, cette première oeuvre toujours trop
abondante et touffue dans laquelle l'auteur jette d'abord tout un arriéré d'idées, d'opinions, pressées

comme les eaux au bord d'une écluse, et qui est souvent la plus riche sinon la meilleure d'un écrivain.

Quant au sort qui l'attendait, nul n'aurait pu le dire; et l'incertitude planant sur la lecture du drame ajoutait

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