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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

annonçant à ses amis qu'il partait pour un voyage de plusieurs jours, peut-être de plusieurs semaines, ne
vit pas la pâleur subite de la jeune fille, n'entendit pas le cri douloureux échappé de ses lèvres discrètes:

«Vous partez?»

Il partait, il allait à Tunis, bien inquiet de laisser son pauvre Nabab au milieu de sa meute enragée;
pourtant la protection de Mora le rassurait un peu, et puis ce voyage était indispensable.

«Et la Territoriale? demanda le vieux comptable revenant toujours à son idée... Où ça en est-il?...
Je vois encore le nom de Jansoulet en tête du conseil d'administration... Vous ne pouvez donc pas le tirer

de cette caverne d'Ali-Baba?... Prenez garde... prenez garde...

- Eh! je le sais bien, monsieur Joyeuse... Mais, pour sortir de là avec honneur, il faut de l'argent,
beaucoup d'argent, un nouveau sacrifice de deux ou trois millions; et nous ne les avons pas... C'est

justement pour cela que je vais à Tunis essayer d'arracher à la rapacité du bey un morceau de cette grande

fortune qu'il détient si injustement... En ce moment, j'ai encore quelque chance de réussir, tandis que plus

tard peut-être...

- Partez vite alors, mon cher garçon, et si vous revenez avec un gros sac, ce que je vous souhaite,
occupez-vous avant tout de la bande Paganetti. Songez qu'il suffit d'un actionnaire moins patient que les

autres pour tout faire sauter, exiger une enquête; et vous savez, vous, ce qu'elle révélerait, l'enquête... A

la réflexion même, ajouta M. Joyeuse dont le front se plissait, je m'étonne que Hemerlingue, dans sa

haine contre vous, ne se soit pas procuré en sous-main quelques actions...»

Il fut interrompu par le concert de malédictions, d'imprécations que soulevait le nom de Hemerlingue
parmi toute cette jeunesse haïssant le gros banquier pour le mal qu'il avait fait au père, pour celui qu'il

voulait à ce bon Nabab adoré dans la maison à travers Paul de Géry.

«Hemerlingue, sans coeur!... Scélérat!... Méchant homme!»

Mais, au milieu de tous ces cris, l'Imaginaire continuait sa supposition du gros baron devenant
actionnaire de la Territoriale pour pouvoir citer son ennemi devant les tribunaux. Et l'on se figure

la stupeur d'André Maranne absolument étranger à toute cette affaire, lorsqu'il vit M. Joyeuse se tourner

vers lui, la face pourpre et gonflée, et le désigner du doigt avec ces mots terribles:

«Le plus coquin ici, c'est encore vous, monsieur.

- Oh! papa, papa... qu'est-ce que tu dis?

- Hein?... Quoi donc?... Ah! pardon, mon cher André... Je me croyais dans le cabinet du juge
d'instruction, en face de ce drôle... C'est ma maudite cervelle qui s'emporte toujours au diable au vert...»

Un fou rire éclata, jaillit dehors par toutes les croisées ouvertes, alla se mêler aux mille bruits de voitures
roulantes et de peuple endimanché remontant l'avenue des Ternes; et l'auteur de Révolte profita

de la diversion pour demander si on n'allait pas bientôt se mettre en route... Il était tard... les bonnes

places seraient prises dans le Bois...

«Au Bois de Boulogne, un dimanche! fit Paul de Géry.

- Oh! notre bois n'est pas le vôtre, répondit Aline en souriant... Venez avec nous, vous verrez.»

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