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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

reprend avec plus de douceur:

«Ma mère, qui vient me voir quelquefois malgré la défense qu'on lui a faite, a été la première informée
de nos projets. Elle aime déjà mademoiselle Élise, comme sa fille. Vous verrez Mademoiselle, comme

elle est bonne, comme elle est belle et charmante. Quel malheur qu'elle appartienne à un si méchant

homme qui la tyrannise, la torture jusqu'à lui défendre de prononcer le nom de son fils!»

Le pauvre Maranne pousse un soupir qui en dit long sur le gros chagrin qu'il cache au fond de son coeur.
Mais quelle tristesse pourrait tenir devant le cher visage éclairé de boucles blondes, et la perspective

radieuse de l'avenir? - Les graves questions résolues, on peut rouvrir la porte et rappeler les deux exilées.

Pour ne pas remplir ces petites têtes de pensées au-dessus de leur âge, on est convenu de ne rien dire du

prodigieux événement, de ne rien leur apprendre sinon qu'il faut s'habiller à la hâte, déjeuner encore plus

vite, pour pouvoir passer l'après-midi au Bois, où Maranne leur lira sa pièce, en attendant d'aller à

Suresnes manger une friture chez Kontzen; tout un programme de délices en l'honneur de la réception

de Révolte et d'une autre bonne nouvelle qu'elles sauront plus tard.

- Ah! vraiment... Quoi donc? demandent d'un air innocent les deux fillettes.

Mais si vous croyez qu'elles ne savent pas de quoi il s'agit, si vous pensez que, lorsque mademoiselle
Élise frappait trois coups au plafond, elles s'imaginaient que c'était spécialement pour s'informer de la

clientèle, vous êtes plus ingénus encore que le père Joyeuse.

- C'est bon, c'est bon, Mesdemoiselles... Allez toujours vous habiller.

Alors commence un autre refrain:

- Quelle robe faut-il mettre, Bonne Maman?... La grise?...

- Bonne Maman, il manque une bride à mon chapeau.

- Bonne Maman, ma fille, je n'ai donc plus de cravate empesée.

Pendant dix minutes, c'est autour de la charmante aïeule un va-et-vient, des instances. Chacun a besoin
d'elle, c'est elle qui tient les clefs de tout, distribue le joli linge blanc fin tuyauté, les mouchoirs brodés,

les gants de toilette, toutes ces richesses qui, sorties des cartons et des armoires, étalées sur les lits,

répandent dans une maison l'allégresse claire du dimanche.

Les travailleurs, les gens à la tâche la connaissent seuls cette joie qui revient tous les huit jours consacrée
par l'habitude d'un peuple. Pour ces prisonniers de la semaine, l'almanach aux grilles serrées s'entr'ouvre

de distance en distance en espaces lumineux, en prises d'air rafraîchissantes. C'est le dimanche, le jour si

long aux mondains, aux Parisiens du boulevard dont il dérange les manies, si triste aux dépatriés sans

famille, et qui constitue pour une foule d'êtres la seule récompense, le seul but aux efforts désespérés de

six jours de peine. Ni pluie, ni grêle, rien n'y fait, rien ne les empêchera de sortir, de tirer derrière eux la

porte de l'atelier désert, du petit logement étouffé. Mais, quand le printemps s'en mêle, quand un soleil de

mai l'éclaire comme ce matin, qu'il peut s'habiller de couleurs heureuses, pour le coup le dimanche est la

fête des fêtes.

Si on veut bien le connaître, il faut le voir surtout aux quartiers laborieux, dans ces rues sombres qu'il
illumine, qu'il élargit en fermant les boutiques, en remisant les gros camions de transport, laissant la

place libre pour des rondes d'enfants débarbouillés et parés, et des parties de volants mêlées aux grands

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