bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

comme un mépris du plaisir et de la richesse, ils trônaient insolemment, elle très fière de promener
l'amant de la reine, et lui sans la moindre honte à côté de cette créature qui raccrochait les hommes dans

les allées du bout de son fouet, à l'abri, sur son siège en perchoir, des rafles salutaires de la police.

Peut-être avait-il besoin, pour émoustiller sa royale maîtresse, de pavaner ainsi sous ses fenêtres en

compagnie de Suzanne Bloch, dite Suze la Rousse.

- Hep!... hep donc!

Le cheval, un grand trotteur aux jambes fines, vrai cheval de cocotte, se remettait de son écart dans le
droit chemin avec des pas de danse, des grâces sur place sans avancer. Jansoulet lâcha sa serviette, et

comme s'il avait laissé choir en même temps toute sa gravité, son prestige d'homme public, il fit un bond

terrible et sauta au mors de la bête, qu'il maintint de ses fortes mains à poils.

Une arrestation rue Royale, et en plein jour, il fallait ce Tartare pour oser un coup pareil!

- A bas, dit-il à Moëssard dont la figure s'était plaquée de vert et de jaune en l'apercevant. A bas, tout de
suite...

- Voulez-vous bien lâcher mon cheval, espèce d'enflé!...

- Fouette, Suzanne, c'est le Nabab.

Elle essaya de ramasser les rênes, mais l'animal, maintenu, se cabra si vivement qu'un peu plus, comme
une fronde, le fragile équipage aurait envoyé au loin tous ceux qu'il portait. Alors, furieuse d'une de ces

rages de faubourg qui font éclater en ces filles tout le vernis de leur luxe et de leur peau, elle cingla le

Nabab de deux coups de fouet qui glissèrent sur le visage tanné et dur, mais lui communiquèrent une

expression féroce, accentuée par le nez court devenu blanc, fendu au bout comme celui d'un terrier

chasseur.

- Descendez, nom de Dieu, ou je chavire tout...

Dans un remous de voitures arrêtées faute de circulation possible ou qui tournaient lentement l'obstacle
avec des milliers de prunelles curieuses, parmi des cris de cochers, des cliquetis de mors, deux poignets

de fer secouaient tout l'équipage...

- Saute... mais saute donc... tu vois bien qu'il va nous verser... Quelle poigne!

Et la fille regardait l'hercule avec intérêt.

A peine Moëssard eut-il mis pied à terre, avant qu'il se fût réfugié sur le trottoir où des képis noirs se
hâtaient, Jansoulet se jetait sur lui, le soulevait par la nuque comme un lapin, et sans souci de ses

protestations, de ses bégaiements effarés:

- Oui, oui, je te rendrai raison, misérable... Mais avant, je veux te faire ce qu'on fait aux bêtes malpropres
pour qu'elles n'y reviennent plus...

Et rudement il se mit à le frotter, à le débarbouiller de son journal qu'il tenait en tampon et dont il
l'étouffait, l'aveuglait avec des écorchures où le fard saignait. On le lui arracha des mains, violet,

suffoqué. En se montant encore un peu, il l'aurait tué.

La lutte finie, rajustant ses manches qui remontaient, son linge froissé, ramassant sa serviette d'où les

< page précédente | 33 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.