bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

jour ou son scandale. Presque tous les députés achetaient un numéro, en passant, le parcouraient bien vite
dans l'espoir de trouver leur nom. Jansoulet, lui, eut peur d'y voir le sien et ne s'arrêta pas. Puis tout de

suite il songea: «Est-ce qu'un homme public ne doit pas être au-dessus de ces faiblesses? Je suis assez

fort pour tout lire maintenant.» Il revint sur ses pas et prit un journal comme ses collègues. Il l'ouvrit, très

calme, droit à la place habituelle des articles de Moëssard. Justement il y en avait un. Toujours le même

titre: Chinoiseries, et un M pour signature.

- Ah! ah! fit l'homme public, ferme et froid comme un marbre, avec un beau sourire méprisant. La leçon
de Mora tintait encore à ses oreilles, et l'eût-il oubliée que l'air de Norma égrené en petites notes

ironiques non loin de là aurait suffi à la lui rappeler. Seulement, tout calcul fait dans les événements hâtés

de nos existences, il faut encore compter sur l'imprévu; et c'est pourquoi le pauvre Nabab sentit tout à

coup un flot de sang l'aveugler, un cri de rage s'étrangler dans la contraction subite de sa gorge... Sa

mère, sa vieille Françoise se trouvait mêlée cette fois à l'infâme plaisanterie du «bateau de fleurs.»

Comme il visait bien, ce Moëssard, comme il savait les vraies places sensibles dans ce coeur si

naïvement découvert!

«Du calme, Jansoulet, du calme...»

Il avait beau se répéter cela sur tous les tons, la colère, une colère folle, cette ivresse de sang qui veut du
sang l'enveloppait. Son premier mouvement fut d'arrêter une voiture de place pour s'y précipiter,

s'arracher à la rue irritante, débarrasser son corps de la préoccupation de marcher et de se conduire, -

d'arrêter une voiture comme pour un blessé. Mais ce qui encombrait la place à cette heure de rentrée

générale, c'étaient des centaines de victorias, de calèches, de coupés de maître descendant de la gloire

fulgurante de l'Arc-de-Triomphe vers la fraîcheur violette des Tuileries, précipités l'un sur l'autre dans la

perspective penchée de l'avenue jusqu'au grand carrefour où les statues immobiles, au front leurs

couronnes de tours et fermes sur leurs piédestaux, les regardaient se séparer vers le faubourg

Saint-Germain, les rues Royale et de Rivoli.

Jansoulet, son journal à la main, traversait ce tumulte sans y penser, porté par l'habitude vers le cercle où
il allait tous les jours faire sa partie de six à sept. Homme public, il l'était encore; mais agité, parlant tout

haut, balbutiant des jurons et des menaces d'une voix subitement redevenue tendre au souvenir de la

vieille bonne femme... L'avoir roulée là-dedans, elle aussi... Oh! si elle lisait, si elle pouvait

comprendre... Quel châtiment inventer pour un pareil infâme... Il arrivait à la rue Royale, où

s'engouffraient avec des rapidités de retour et des éclairs d'essieux, des visions de femmes voilées, de

chevelures d'enfants blonds, des équipages de toutes sortes rentrant du Bois, apportant un peu de terre

végétale sur le pavé de Paris et des effluves de printemps mêlées à des senteurs de poudre de riz. En face

du ministère de la marine, un phaéton très haut sur ses roues légères, ressemblant assez à un grand

faucheux, dont le petit groom cramponné au caisson et les deux personnes occupant le siège du devant

auraient formé le corps, manqua d'accrocher le trottoir en tournant.

Le Nabab leva la tête, étouffa un cri.

A côté d'une fille peinte, en cheveux roux, coiffée d'un tout petit chapeau aux larges brides, et qui, juchée
sur son coussin de cuir, conduisait le cheval des mains, des yeux, de toute sa factice personne à la fois

raide et penchée en avant, se tenait, rose et maquillé aussi, fleuri sur le même fumier, engraissé aux

mêmes vices, Moëssard, le joli Moëssard. La fille et le journaliste, et le plus vendu des deux, ce n'était

pas elle encore! Dominant ces femmes allongées dans leurs calèches, ces hommes qui leur faisaient face

engloutis sous des volants de robes, toutes ces poses de fatigue et d'ennui que les repus étalent en public

< page précédente | 32 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.