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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

n'est pas seulement un type, mais toute une race qu'Henri Monnier a stigmatisée dans son immortel
croquis. Deux ou trois orateurs pour toute la Chambre, le reste sachant très bien se camper devant la

cheminée d'un salon de province, après un excellent repas chez le préfet, pour dire d'une voix de nez

«l'administration, Messieurs...» ou «le gouvernement de l'empereur...» mais incapable d'aller plus loin.

D'ordinaire, le bon Nabab se laissait éblouir par ces poses, ce bruit de rouet à vide que font les
importants; mais aujourd'hui lui-même se trouvait à l'unisson général. Pendant qu'assis au milieu de la

table verte, son portefeuille devant lui, ses deux coudes bien étalés dessus, il lisait le rapport rédigé par

de Géry, les membres du bureau le regardaient émerveillés.

C'était un résumé net, limpide et rapide de leurs travaux de la quinzaine, dans lequel ils retrouvaient leurs
idées si bien exprimées qu'ils avaient grand'peine à les reconnaître. Puis, deux ou trois d'entre eux ayant

trouvé que le rapport était trop favorable, qu'il glissait trop légèrement sur certaines protestations

parvenues au bureau, le rapporteur prit la parole avec une assurance étonnante, la prolixité, l'abondance

des gens de son pays, démontra qu'un député ne devait être responsable que jusqu'à un certain point de

l'imprudence de ses agents électoraux, qu'aucune élection ne résisterait sans cela à un contrôle un peu

minutieux; et, comme au fond c'était sa propre cause qu'il plaidait, il y apportait une conviction, une

chaleur irrésistible, en ayant soin de lâcher de temps à autre un de ces longs substantifs blafards à mille

pattes, tels que la commission les aimait.

Les autres l'écoutaient, recueillis, se communiquant leurs impressions par des hochements de tête,
faisant, pour mieux fixer leur attention, des paraphes et des bonshommes sur leurs cahiers, ce qui allait

bien avec le bruit écolier des couloirs, un murmure de leçons récitées, et ces tas de moineaux qu'on

entendait piailler sous les croisées dans une cour dallée, entourée d'arcades, une vraie cour de collège. Le

rapport adopté, on fit venir M. Sarigue pour quelques explications supplémentaires. Il arriva blême,

défait, bégayant comme un criminel sans conviction, et vous auriez ri de voir de quel air d'autorité et de

protection Jansoulet l'encourageait, le rassurait: «Remettez-vous donc, mon cher collègue...» Mais les

membres du 8e bureau ne riaient pas. C'étaient tous ou presque tous des messieurs Sarigue dans leur

genre, deux ou trois absolument ramollis, atteints d'aphasie partielle. Tant d'aplomb, tant d'éloquence les

avait enthousiasmés.

Quand Jansoulet sortit du Corps législatif, reconduit jusqu'à sa voiture par son collègue reconnaissant, il
était environ six heures. Le temps splendide, un beau soleil couchant sur la Seine toute en or vers le

Trocadéro tenta pour un retour à pied ce plébéien robuste, à qui les convenances imposaient de monter en

voiture et de mettre des gants, mais qui s'en passait le plus souvent possible. Il renvoya ses gens, et, sa

serviette sous le bras, s'engagea sur le pont de la Concorde. Depuis le 1er mai, il n'avait pas éprouvé un

bien-être semblable. Roulant des épaules, le chapeau un peu en arrière dans l'attitude qu'il avait vu

prendre aux hommes politiques excédés, bourrelés d'affaires, laissant s'évaporer à la fraîcheur de l'air

toute la fièvre laborieuse de leur cerveau, comme une usine lâche sa vapeur au ruisseau à la fin d'une

journée de travail, il marchait parmi d'autres silhouettes pareilles à la sienne, visiblement sorties de ce

temple à colonnes qui fait face à la Madeleine par-dessus les fontaines monumentales de la place. Sur

leur passage, on se retournait, on disait: «Voilà des députés...» Et Jansoulet en ressentait une joie

d'enfant, une joie de peuple faite d'ignorance et de vanité naïve.

«Demandez le Messager, édition du soir.»

Cela sortait du kiosque à journaux au coin du pont, à cette heure rempli de feuilles fraîches en tas que
deux femmes pliaient vivement et qui sentaient bon la presse humide, les nouvelles récentes, le succès du

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