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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2

pierre précieuse, et sa longue amazone serrée dessine l'abandon de son corps de déesse. Puis elle parle
d'un ton si affectueux, elle semble si heureuse de cette visite. Pourquoi est-il resté aussi longtemps loin

d'elle? Voilà près d'un mois qu'on ne l'a vu. Ils ne sont donc plus amis? Lui s'excuse de son mieux. Les

affaires, un voyage. D'ailleurs, s'il n'est pas venu ici, il a souvent parlé d'elle, oh! bien souvent, presque

tous les jours.

«Vraiment? Et avec qui?

- Avec...»

Il va dire: «avec Aline Joyeuse...» mais une gêne l'arrête, un sentiment indéfinissable, comme une pudeur
de prononcer ce nom dans l'atelier qui en a entendu tant d'autres. Il y a des choses qui ne vont pas

ensemble, sans qu'on sache bien pourquoi. Paul aime mieux répondre par un mensonge qui l'amène droit

au but de sa visite:

«Avec un excellent homme à qui vous avez causé une peine bien inutile... Voyons, pourquoi ne lui
avez-vous pas fini son buste, à ce pauvre Nabab?... C'était un grand bonheur, une grande fierté pour lui

ce buste à l'exposition... Il y comptait.»

A ce nom du Nabab, elle s'est troublée légèrement:

«C'est vrai, dit-elle, j'ai manqué à ma parole... Que voulez-vous? Je suis à caprices, moi... Mais mon désir
est bien de le reprendre un de ces jours... Voyez, le linge est dessus, tout mouillé, pour que la terre ne

sèche pas...

- Et l'accident?... Oh! vous savez, nous n'y avons pas cru...

- Vous avez eu tort... Je ne mens jamais... Une chute, un à-plat formidable... Seulement la glaise était
fraîche. J'ai réparé cela facilement. Tenez!»

Elle enleva le linge d'un geste; le Nabab surgit avec sa bonne face tout heureuse d'être portraiturée, et si
vrai, tellement «nature» que Paul eut un cri d'admiration.

«N'est-ce pas qu'il est bien? dit-elle naïvement... Encore quelques retouches là et là... (Elle avait pris
l'ébauchoir, la petite éponge et poussé la sellette dans ce qui restait de jour.) Ce serait l'affaire de

quelques heures; mais il ne pourrait toujours pas aller à l'exposition. Nous sommes le 22; tous les envois

sont faits depuis longtemps.

- Bah!... avec des protections...»

Elle eut un froncement de sourcils et sa mauvaise expression retombante de la bouche:

«C'est vrai... La protégée du duc de Mora... Oh! vous n'avez pas besoin de vous défendre. Je sais ce qu'on
dit et je m'en moque comme de ça... (Elle envoya une boulette de glaise s'emplâtrer contre la tenture.)

Peut-être même qu'à force de supposer ce qui n'est pas... Mais laissons là ces infamies, dit-elle en

relevant sa petite tête aristocratique... Je tiens à vous faire plaisir, Minerve... Votre ami ira au Salon cette

année.»

A ce moment, un parfum de caramel, de pâte chaude envahit l'atelier où tombait le crépuscule en fine
poussière décolorante; et la fée apparut, un plat de beignets à la main, une vraie fée, parée, rajeunie,

vêtue d'une tunique blanche qui laissait à l'air, sous des dentelles jaunies, ses beaux bras de vieille

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