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Alphonse Daudet - Le Nabab, 2
- Non... un peu de faiblesse... Nous manquons de sang; mais Jenkins va nous en rendre... N'est-ce pas, Jenkins?
L'Irlandais, qui n'écoutait pas, eut un geste vague.
- Tonnerre! Moi qui en ai trop, du sang...»
Et le Nabab élargissait sa cravate autour de son cou gonflé, apoplectisé par l'émotion, la chaleur de la pièce... «Si je pouvais vous en céder un peu, monsieur le duc.
- Ce serait un bonheur pour tous deux, fit le ministre d'État avec une pâle ironie... Pour vous surtout qui êtes un violent et qui dans ce moment-ci auriez besoin de tant de calme... Prenez garde à cela, Jansoulet. Méfiez-vous des emballements, des coups de colère où l'on voudrait vous pousser... Dites-vous bien maintenant que vous êtes un homme public, monté sur une estrade, et dont on voit de loin tous les gestes... Les journaux vous injurient, ne les lisez pas si vous ne pouvez cacher l'émotion qu'ils vous causent... Ne faites pas ce que j'ai fait, moi, avec mon aveugle du pont de la Concorde, cet affreux joueur de clarinette qui me gâte ma vie depuis dix ans à me seriner tout le jour: «_De tes fils, Norma..._» J'ai tout essayé pour le faire partir de là, l'argent, les menaces. Rien n'a pu le décider... La police? Ah! bien oui... Avec les idées modernes, ça devient toute une affaire de déménager un aveugle de dessus son pont... Les journaux de l'opposition en parleraient, les Parisiens en feraient une fable... Le Savetier et le Financier... Le Duc et la Clarinette... Il faut que je me résigne... C'est ma faute, du reste. Je n'aurais pas dû montrer à cet homme qu'il m'agaçait... Je suis sûr que mon supplice est la moitié de sa vie maintenant. Tous les matins il sort de son bouge avec son chien, son pliant, son affreuse musique, et se dit: «Allons embêter le duc de Mora.» Pas un jour il n'y manque, le misérable... Tenez! si j'entr'ouvrais seulement la fenêtre, vous entendriez ce déluge de petites notes aigres par-dessus le bruit de l'eau et des voitures... Eh bien! ce journaliste du Messager c'est votre clarinette, à vous; si vous lui laissez voir que sa musique vous fatigue, il n'en finira jamais... Là-dessus, mon cher député, je vous rappelle que vous avez réunion à trois heures dans les bureaux, et je vous renvoie bien vite à la Chambre.
Puis, se tournant vers Jenkins:
- Vous savez ce que je vous ai demandé, docteur... Des perles pour après-demain... Et carabinées!...
Jenkins tressaillit, se secoua comme au saut d'un rêve:
- C'est entendu, mon cher duc, on va vous donner du souffle... Oh! mais du souffle... à gagner le grand prix du Derby.»
Il salua et sortit en riant, un vrai rire de loup aux dents écartées et toutes blanches. Le Nabab prit congé à son tour, le coeur plein de gratitude, mais n'osant rien en laisser voir à ce sceptique, en qui toute démonstration éveillait une méfiance. Et le ministre d'État resté seul, pelotonné devant le feu grésillant et brûlant, abrité dans la chaleur capitonnée de son luxe, doublée ce jour-là par la caresse fiévreuse d'un beau soleil de mai, se remettait à grelotter, à grelotter si fort que la lettre de Félicia, rouverte au bout de ses doigts blêmes, et qu'il lisait énamouré, tremblait avec des froissements soyeux d'étoffe.
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C'est une situation bien singulière que celle d'un député dans la période qui suit son élection et précède - comme on dit en jargon parlementaire - la vérification des pouvoirs. Un peu l'alternative du nouveau marié pendant les vingt-quatre heures séparant le mariage à la mairie de sa consécration par l'église. Des
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